ENERGIE : DEFAITE DES LIBERAUX


Nous nous étions réjouis trop tôt il y a quinze jours (« GDF victime du complot des libéraux de Bruxelles »). Certes, l’Europe maintient la pression contre GDF, accusée d’entrave à la concurrence. Mais la France et les pays favorables aux anciens monopoles publics viennent d’emporter une victoire dans ce domaine de l’énergie. Nous avions sous-estimé le mal que pouvait faire la position française, le poids des lobbies pro-service public et plus généralement les résistances de la bureaucratie européenne.

De quoi s’agit-il ? D’une question en apparence technique, mais en réalité fondamentale, la séparation des activités de réseau et des activités de production (d’un bien ou d’un service). C’est quelque chose qui se comprend facilement avec le rail (séparer les rails, de ce qui roule dessus : même si les rails appartiennent à un monopole public, cela n’empêche pas des trains en concurrence de circuler dessus). C’est aussi le cas avec la route (séparer la route elle-même des camions qui circulent dessus, qui eux sont en concurrence). Certes, on peut contester le monopole de l’infrastructure et les moyens modernes permettront sans problèmes un jour de faire payer à chacun l’usage du rail ou de la route (comme le péage des autoroutes, mais avec un compteur par exemple dans une voiture ou un camion), mais c’est un autre débat.

La question était posée pour l’énergie (gaz et électricité). Les anciens monopoles publics restaient propriétaires du réseau de distribution, ce qui posait des problèmes pour ceux qui voulaient les concurrencer : pas question de construire quatre ou cinq séries de conduites ou de lignes ; il faut donc utiliser le même réseau pour tous. La position libérale, défendue par une majorité de pays européens, était donc simple : séparer clairement les activités de réseau de la vente du produit lui-même ; séparer le contenant et le contenu. Et pour cela obliger les anciens monopoles à se séparer de leur réseau, pour l’ouvrir à tous, comme cela a été fait pour le train avec Réseau ferré de France.

La France (à cause des privilèges de GDF et d’EDF) et l’Allemagne (avec E.ON) étaient contre cette « séparation patrimoniale ». Contre toute attente, les ministres de l’énergie de l’Union européenne ont tranché en faveur de la France et de l’Allemagne. Nos deux grands champions de l’énergie, EDF et GDF, ne seront pas obligés de vendre leurs réseaux de distribution de gaz et d’électricité. Pourtant, les Etats les plus libéraux, menés par le Royaume-Uni et les Pays-Bas, auraient souhaité cette séparation patrimoniale. Et cela évidemment pour garantir le bon déroulement de la libre concurrence, afin de faire baisser les prix.

Les 27 ont opté pour une sorte de troisième voie entre la séparation et le monopole : les opérateurs historiques pourront garder le contrôle de leurs réseaux, mais ils devront permettre à leurs concurrents de les utiliser. En réalité, c’est une position peu favorable à la concurrence, car les anciens monopoles utiliseront en premier les réseaux et s’il y a encore de la place accepteront les autres ; il leur suffira alors de ne pas assez investir dans l’extension  de la capacité des réseaux pour dire qu’il n’y a plus de place pour les autres…Certes, on explique que les pouvoirs des régulateurs nationaux seront renforcés, mais un régulateur ne remplacera jamais la libre concurrence. Ce n’est pas demain la veille qu’EDF ou GDF seront sanctionnés pour avoir trop peu investi dans leurs réseaux.

Certes, l’accord prévoit que les filiales de transport devront manifester plus d’indépendance ; mais cela ne veut rien dire : une filiale reste une filiale et si elle est toujours la propriété du groupe, cette indépendance est fictive. Les pays libéraux souhaitent pouvoir revenir sur cet accord dans cinq ans, mais la question se posera dans les mêmes termes. Bien sur, ceux qui le veulent peuvent procéder à cette séparation patrimoniale et c’est déjà le cas de onze pays pour l’électricité et sept pour le gaz. En attendant, c’est indiscutablement une victoire de la conception française (hélas), alors que nous n’avions que six alliés dans cette affaire.  Mais nos partenaires n’ont pas voulu nous fâcher au moment où la France va présider l’Europe : une nouvelle fois, la politique joue donc contre les intérêts des clients. Cette vérité était déjà le cas en France ; elle l’est aussi désormais largement en Europe.

Le 20 juin 2008 

 
   

 

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