« DÉSACRALISER » ET « RELATIVISER » LES PRÉLÈVEMENTS OBLIGATOIRES


La Cour des Comptes nous a habitués à une certaine rigueur dans ses analyses des finances publiques, mais elle est beaucoup plus décevante quand elle se lance dans la réflexion économique. Cela n’est guère étonnant quand on sait qu’elle est présidée par Philippe SEGUIN et qu’elle est composée essentiellement d’énarques. Elle vient de publier un nouveau rapport, qui se veut à portée pédagogique, à l’occasion du lancement de la Revue Générale des Prélèvements Obligatoires (RGPO).

Tout le monde sait qu’avec plus de 44% du PIB, la France a un taux supérieur d’au moins 4 points à la moyenne européenne (et de plus de 15% par rapport au Japon ou aux Etats-Unis). Au-delà de quelques détails techniques sans importance, tout le monde sait aussi que c’est un bon indicateur du poids de la puissance publique dans l’économie. Même Nicolas SARKOZY s’était engagé à réduire de quatre points en dix ans le taux de prélèvements obligatoires (soit 68 milliards d’impôts et cotisations en moins), sans pour l’instant le mettre en pratique (Les Echos font même  remarquer que le Président n’en a même pas parlé dans la feuille de route donnée au gouvernement). Le rapport ATTALI s’est aussi donné pour ambition de réduire ce taux d’un point chaque année. 

Mais, pour la Cour des comptes ce taux n’est pas du tout un bon indicateur. Le Conseil des prélèvements obligatoires (qui dépend de la Cour), invite « à la plus extrême prudence quant à l’interprétation des données relatives aux prélèvements obligatoires », alors que cet indicateur jouit (sous entendu, hélas) d’un « quasi-monopole » dans le débat politique. La presse a joyeusement pris le relais : « Prélèvements obligatoires, un indicateur à relativiser » pour Le Figaro-économie, « la Cour des comptes veut désacraliser le taux des prélèvements obligatoires » pour Les Echos. La conclusion s’impose : si le taux ne signifie rien, sa réduction ne saurait être un objectif réaliste !

La méfiance à l’égard du taux proviendrait de ce que les chiffres varient de 25 à 50%, du simple au double, entre les USA et la Suède, pour des raisons essentielles. En particulier « l’ampleur des fonctions de santé et de protection sociale, et celle de leur financement public, extrêmement différentes toutes les deux d’un pays à l’autre ». Cet élément explique non quelques points d’écart, « mais beaucoup plus (jusqu’à 15-20 points entre le taux le moins élevé et le taux le plus élevé), soit environ les trois-quarts de l’écart ». Le reste dépend notamment de l’efficience de la puissance publique, et donc de la gestion des dépenses publiques, ainsi que des choix retenus pour financer certaines fonctions comme l’éducation.

On a envie de dire : et alors ? C’est précisément ceci qui est en jeu : le choix fondamental entre biens dits « publics » et biens marchands. Par exemple, on peut confier la protection sociale (santé, retraite) à des monopoles étatiques ou au contraire laisser les ménages recourir librement aux assurances. D’ailleurs la Cour des Comptes ne le nie pas : un peu plus loin elle relève que le taux reflète en particulier l’ampleur du financement public de la protection sociale. Serait-ce mineur, ou trompeur ?  Le Figaro évoque « des choix de société propres à chaque pays ». Pourquoi donc la Cour recommande-t-elle de manier cet indicateur « avec précaution » ? Remarquons la litote ou l’hypocrisie quand P. SEGUIN conclut : « le rapport du Conseil n’entend ni défendre ni critiquer l’ampleur des prélèvements obligatoires ».

Nous n’avons pas les mêmes pudeurs : le taux de prélèvement obligatoire est  un excellent indicateur de l’état de socialisation de chaque pays. Il n’a donc pas du tout à être relativisé. Ajoutons enfin que nous avons été pour le moins surpris du commentaire du Figaro : c’est l’évolution des taux en longue période qui serait la plus pertinente. Exact. Pourquoi ajouter : « Sur ce point, la France n’a pas à rougir. Tous les pays de l’OCDE ont vu grimper leurs PO depuis quarante ans, passés en moyenne de 25,8% du PIB en 1965 à 36,3% en 2003 ». Certes. A quelques détails près. Certains ont diminué ce taux dans la période récente. Et surtout la France n’est pas à 36% comme la moyenne, mais à 44% : huit points au dessus. Nous, cela nous fait rougir, contrairement au Figaro. Rouges de honte d’être dans un pays socialiste.

 

Le 9 avril 2008 

 
   

 

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