« TOMBEZ MALADE AUJOURD’HUI »-

« DEMAIN, CE SERA PEUT-ETRE TROP TARD »


Les pharmaciens ont de bons conseils en communication. Leur dernière campagne n’est pas passée inaperçue, et il faut bien reconnaitre qu’elle est excellente sur la forme. Une première affiche posée sur les vitrines des pharmaciens : «  Tombez malade aujourd’hui » : de quoi attirer l’œil des clients. Et une seconde quelques jours plus tard : « Demain, ce sera peut-être trop tard ». Nous nous sommes nous aussi laissés prendre, persuadés que nos amis pharmaciens venaient de prendre conscience de la dérive de la sécurité sociale, dans sa branche assurance-maladie, qui coûte de plus en plus cher et rembourse de moins en moins bien, comme chacun peut s’en rendre compte. Cela n’est d’ailleurs que la dérive normale et inéluctable de tout monopole public, fonctionnant sous l’illusion de la gratuité.

Nous nous trompions. Les pharmaciens s’attaquaient à un danger autrement plus grave que celui du monopole de la sécu, le danger de la concurrence. Trois points principaux les inquiètent : les « risques » d’ouverture du capital des officines aux non-pharmaciens, de vente des médicaments dans les supermarchés et d’abolition des règles de répartition géographique. Les patients désireux de soutenir leurs pharmaciens sont invités à envoyer une « carte-pétition » à Nicolas SARKOZY.  Les pharmaciens ne se mobilisent pas seulement contre les propositions sur ces points du rapport ATTALI (Décision 212 : Ouvrir les conditions d’exercice des activités de pharmacie), mais aussi contre les projets de réforme proposés par la Commission européenne, qui, toujours au nom de la concurrence, vont dans le même sens.

1° La question du capital se pose dans toutes les professions. On ne voit pas bien au nom de quoi on pourrait s’opposer au fait que de non pharmaciens investissent leur argent dans une pharmacie ou constituent ainsi une chaîne de pharmacies. Le rapport ATTALI verrouille le problème en mettant comme condition qu’un « pharmacien tienne toujours la pharmacie », ce qui devrait suffire à rassurer les pharmaciens. Mais on ne voit pas ce qui pourrait les inquiéter dans l’apport de capitaux extérieurs, ce qui existe dans pratiquement toutes les professions et entreprises. La famille par exemple, ou un groupe d’amis, ou des « business angels », pourraient aider ainsi un pharmacien à s'installer ou à moderniser son officine. La question du capital est indépendante de celle de l’éventuel monopole d’exercice de la profession.

2° S’agissant de la vente des médicaments en dehors des pharmacies, dans les supermarchés -sujet que nous avons déjà traité – il faut bien préciser qu’il s’agit de médicaments non obligatoirement prescrits sur ordonnance, comme les antalgiques. Les pharmaciens sont choqués par la publicité du groupe LECLERC, promettant une baisse de leurs prix de vente. Or ces médicaments sont déjà en accès libres dans les pharmacies, installés donc du côté des clients et non de l’autre côté du comptoir. Nous voyons difficilement la différence  entre le fait qu’un client se serve librement dans une pharmacie ou dans une grande surface. La seule différence, c’est le prix et donc la question de la concurrence. Et la défense du pouvoir d’achat passe par une baisse des prix, sans doute provoquée par une concurrence accrue.

3° Demeure la question des règles d’installation.  Actuellement, les autorisations d’ouverture des pharmacies sont délivrées par les préfets en fonction de l’évolution de la population. On peut donc avoir un diplôme de pharmacie et ne pas pouvoir s’installer librement. La profession, au sens strict du terme, est fermée. Or ce qui est actuellement en question, ce n’est pas le monopole d’exercice des pharmaciens (qui est un autre débat), c’est simplement la question de la liberté d’installation et donc de la concurrence, entre les pharmaciens eux-mêmes. Et la question se posera de plus en plus en Europe avec la règle de la liberté de circulation des professionnels et la reconnaissance réciproque des diplômes. Le système actuel se ramène à une entente, un partage pur et simple du marché en fonction du nombre d’habitants.

Que diraient les pharmaciens si le nombre de boulangeries ou de librairies était contingenté en fonction du nombre d’habitants ? Il est important de se soigner, mais il est important de manger ou de lire. Et si c’est important, l’intérêt du client est que la concurrence joue.

Ce n’est pas parce qu’il y aura plus de professionnels que les services rendus seront moins bons ou moins rigoureux. Nous avons, nous le savons, des pharmaciens dans notre lectorat ; ils sont sans doute choqués quand nous suggérons plus de concurrence dans leur secteur, mais ne tombent-ils pas d’accord avec nous pour demander qu’il y ait plus de concurrence chez les notaires, les huissiers, les taxis ou les coiffeurs ?

Les pharmaciens ont un potentiel suffisant d’expérience professionnelle, de compétence scientifique, de sens commercial, d’innovation, pour accepter les défis de la concurrence. Chez eux, comme ailleurs, la concurrence aura pour effet à moyen terme de réhabiliter les services qu’ils rendent à la clientèle et de valoriser leurs diplômes et leurs investissements.

 

Le 5 juin 2008 

 
   

 

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