LE RETOUR DU PLOMBIER POLONAIS


Le traité de Rome repose sur quatre piliers en matière de libre circulation, de façon à former un marché unique, sans frontières : libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et de la main d’œuvre. 51 ans après le traité de Rome, il y a encore des ratés dans la libre circulation, comme on l’a vu par exemple pour les services, avec les cafouillages liés à la directive BOLKESTEIN. Mais c’est surtout la libre circulation des travailleurs qui est mise à mal : la pression nationaliste, cultivée par les syndicats, freine cette nécessaire ouverture.

C’est ainsi que dix nouveaux pays sont entrés dans l’Union européenne le 1er mai 2004 et que des mesures de transition ont été prises pour huit d’entre eux, les pays de l’ancien bloc soviétique en l’occurrence. Certes, dès leur adhésion en 2004, certains pays ont ouvert totalement les frontières aux travailleurs issus de ces pays d’Europe de l’Est : le Royaume-Uni, l’Irlande et la Suède. Résultat : ils ont bénéficié de la partie la plus dynamique de la population issue de ces pays désirant s’installer à l’Ouest de l’Europe (les plus jeunes, les plus entreprenants, les plus qualifiés). Ayant compris cela, la Finlande, l’Espagne ou encore le Portugal leur ont ouvert totalement les frontières au 1er mai 2006.

La France, conformément à sa grande tradition de frilosité et de protectionnisme, a freiné au maximum. Certes, nous avons bien été obligés d’ouvrir le 1er mai 2006 nos frontières aux habitants de l’Est, et cela pour une soixantaine de professions et un an plus tard pour une quarantaine d’autres. Depuis janvier 2008, on en est à 150 métiers totalement accessibles (de cuisinier à serveur, en passant  par informaticien ou saisonnier agricole). Mais le gros de la troupe était passé (ailleurs) et la porte était encore étroite. Par exemple, entre le 1er mai et le 31 décembre 2006, la France a donné 713 autorisations à des travailleurs temporaires venus de l’Est et un millier à des salariés permanents : autrement dit  rien.

Non seulement cette politique est contraire à l’esprit des traités européens (même si ceux-ci prévoient des possibilités de périodes de transition), mais elle révèle une vision malthusienne de l’économie et du marché du travail. L’emploi serait un facteur rare, ce qui fait que moins il y a d’actifs, mieux on se porte et moins il y a de chômage. C’est ainsi que nous avons créé les 35 heures pour « partager » le travail, les préretraites, pour faire de la place aux jeunes, et la fermeture des frontières aux travailleurs étrangers, pour faire de la place aux nationaux.

Or, c’est commettre un contresens économique : c’est avec une population active élargie, rajeunie et dynamique  que le marché du travail redevient efficace et que des emplois sont créés et se multiplient. Plus on restreint l’arrivée sur le marché du travail, plus à terme le chômage augmente. Le refus d’accueillir les travailleurs venus de l’Europe de l’Est finit par se retourner contre l’économie française, car un marché du travail atone et dominé par le corporatisme et l’exclusion débouche sur un ralentissement de la croissance. 

Cette phase de transition et donc de restriction à l’entrée devait durer jusqu’au 1er mai 2009. Mais un élément nouveau vient de se produire : la France s’apprête à présider l’Union européenne, et, comme elle a mécontenté de diverses façons nos partenaires, y compris par notre laxisme budgétaire, elle cherche à rentrer dans les bonnes grâces de nombreux pays européens. Voilà pourquoi, lors de sa visite en Pologne, Nicolas SARKOZY vient d’annoncer que la France allait avancer de presque un an l’ouverture du marché du travail aux pays d’Europe de l’Est et dès cet été les travailleurs venus de ces pays ne pourront plus se voir opposer de restriction à l’accès sur le marché du travail. C’est le retour du plombier polonais.

Certes, cela n’est qu’une manœuvre politique et diplomatique, et le Président n’a vraisemblablement pas en tête la fluidité du marché du travail français, mais mieux vaut tard que jamais. Toute lecture rassurante est cependant exclue, car existe toujours une clause de fermeture, prévue en cas de retournement du marché du travail - ce qui est aberrant. Enfin, la Roumanie et la Bulgarie, qui n’ont adhéré qu’au 1er janvier 2007, resteront dans le régime dérogatoire. S’il s’agit d’un petit pas libéral, il est réellement tout petit.

Le 11 juin 2008 

 
   

 

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