ECONOMIE FRANCAISE : LA VIE EN ROSE


L’histoire mérite d’être contée. L’INSEE vient d’annoncer un résultat de croissance un peu moins catastrophique que prévu. Le Président de la République, en visite à Melun, s’en trouve d’excellente humeur et en profite pour s’en prendre aux « sachants », nom qu’il donne aux économistes qui « ont tendance à tout peindre en noir ». Le ministre de l’économie, Christine LAGARDE, qui l’accompagne, vêtue d’une magnifique tenue rose, déclare à tout bout de champ : « Je suis vêtue de rose, je célèbre la croissance ! ». Comme nous faisons partie de ces fameux « sachants », nous allons donc nous pencher sur la croissance française et voir si elle mérite, comme le pensent ceux qui nous gouvernent, de voir « la vie en rose ».

 

La cuisine comptable

Tout le monde le dit, du FMI aux autorités de Bruxelles en passant par tous les instituts privés : l’économie française se porte mal et la croissance, en particulier, se situe à des niveaux très faibles. L’INSEE avait calculé qu’en 2007, elle était de 1,9%. Mais les calculs économiques sont complexes et des corrections interviennent après coup. D’où le « coup de tonnerre » annoncé par nos ministres : le chiffre corrigé de l’INSEE fait état d’une croissance de 2,2% en 2007 et de 0,6% pour le premier trimestre 2008. De quoi susciter l’enthousiasme. C. LAGARDE parle « de performances tout à fait remarquables de la croissance française » et l’attribue au succès de la politique économique gouvernementale. C’est la règle du jeu !

Nous savons bien qu’il y a en économie une part de psychologie et qu’afficher un optimisme de bon aloi peut contribuer à doper l’activité. REAGAN avait enflammé les Américains avec son « L’Amérique est de retour ». Mais n’est pas REAGAN qui veut et REAGAN accompagnait ses discours de la mise en œuvre d’une vraie politique libérale.

 

Voyons d’abord de plus près les chiffres. Il faut les corriger –c’est de la cuisine comptable- du nombre de jours ouvrables. On tombe alors à 2,1% en 2007 contre 2,4% en 2006 : a priori, c’est plutôt un ralentissement. Ensuite, tous les économistes savent qu’il y a des corrections successives et que le chiffre définitif de la croissance 2007 sera connu…en 2010. On verra alors quelle était la vérité. De plus, ce chiffre mesure le PIB, qu’il soit marchand ou non marchand. Or seul le PIB marchand est créateur de vraies richesses ; le PIB non marchand reflète l’évolution du secteur public, financé par l’impôt : les dépenses publiques poussent alors le PIB vers le haut, sans qu’il s’agisse forcément de vraies richesses, puisqu’ici ce n’est pas le client qui choisit, et les services publics ne répondent qu’à un besoin surtout ressenti par ceux qui les rendent ! 

 

L’Allemagne : 2,5 fois mieux que nous !

Ensuite, ce qui compte, ce n’est pas de se battre sur les chiffres 2007 mais de voir où nous allons en 2008. 0,6% de hausse du PIB au premier trimestre, cela donne un rythme annuel de 2,4%. Or on apprenait le même jour que l’Allemagne, notre premier partenaire économique, un pays semblable au nôtre, situé dans la même zone euro, affichait une hausse du PIB au même premier trimestre 2008 de 1,5%, soit un rythme annuel de 6%, meilleur résultat depuis douze ans. Il n’y a pas photo entre les deux pays. L’Allemagne récolte ce qu’elle a semé depuis des années : ouverture internationale, une économie tournée vers l’exportation, une rigueur salariale, le rééquilibrage des finances publiques, un marché du travail libéralisé. Ce n’est pas un « modèle », mais les choix courageux qui ont été faits portent des fruits.

Le plus important, c’est la suite. Même l’INSEE envisage un nouveau ralentissement dans les mois à venir. Le dernier chiffre connu de la production manufacturière (mars) fait état d’un recul de 1,5%. Pendant ce temps, l’inflation atteint des records (plus de 3%), le déficit extérieur explose (4,75 milliards d’euros en un seul mois) et la consommation elle-même a reculé en mars (-1,7%). Le chômage lui-même a progressé le mois dernier, en dépit de la réduction de la population active et Madame LAGARDE a beau s’enthousiasmer des 39 400 emplois créés au premier trimestre, c’est un rythme deux fois plus faible que celui de l’an dernier. Quant au second trimestre, il y a un consensus général des économistes (les « sachants ») pour annoncer un recul de l’activité ; on sera au mieux à 0,1% de croissance !

 

Nous avons fait 1% des réformes nécessaires

A vrai dire, ces querelles de chiffres ne nous intéressent guère et ne sont que l‘écume de la vague.  Un chiffre moins mauvais que prévu ne signifie pas un boom économique. On ne peut naviguer au fil des indices mensuels ou trimestriels. Seules importent les tendances de fond. Or elles sont toujours les mêmes. Les prélèvements obligatoires sont encore à 43,3% du PIB, tandis que les dépenses publiques, largement au dessus des 50%, restent les plus élevées d’Europe : comment nous mesurer à nos concurrents avec de tels boulets aux pieds ? Comment encourager l’énergie des Français si on leur reprend 50% de ce qu’ils gagnent ?

Comment se tourner vers l’avenir, avec une dette publique de 63,9% du PIB et un déficit public de 3%. Les dépenses publiques dépassent les recettes de 20% : quand l’Etat « gagne » 80 en impôts, il dépense 100 : la différence est transférée sur la génération future. Comment profiter des bienfaits de la concurrence, quand des secteurs entiers et des professions y échappent, grâce à la fermeture du marché ? Comment le marché du travail peut-il fonctionner avec le carcan du droit social, la difficulté à licencier, donc à embaucher, et un salaire minimum fixé artificiellement haut par rapport aux réalités? Comment être compétitifs avec le coût prohibitif de la Sécurité Sociale, les retraites en faillite, l’assurance-maladie en déficit chronique, un secteur public pléthorique, une armée de fonctionnaires ? Comment assurer la liberté économique, quand les réglementations administratives et sociales paralysent toute initiative ?

Nous n’avons pas besoin de modèles de prévision pour savoir que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, une économie qui ne se réforme pas dans un monde qui, lui, bouge, ne peut que connaître un ralentissement. Ce n’est pas un chiffre, qui sera dépassé ou démenti demain, qui nous fera voir la vie en rose ; ce sont les réformes de fond. Le Président nous dit qu’il est là pour réformer et qu’il a déjà réformé. C’est vrai, surtout par rapport à son prédécesseur. Concédons qu’il a accompli 1% des réformes nécessaires ; il reste 4 ans pour les 99% restantes.

Le 27 mai 2008

 
 
 


 

 

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