LA BCE S’EST- ELLE TROMPEE DE POLITIQUE ?


Remue-ménage dans le petit monde des commentateurs économiques et des hommes politiques : la Banque centrale européenne vient de décider, pour la première fois depuis deux ans, de relever son taux d’intérêt. Réaction presque unanime : dans la situation actuelle de faible croissance économique de la zone euro, elle s’est trompée de sens dans sa politique : elle aurait dû baisser les taux pour relancer l’économie. Et si tout le monde se trompait ? Et si l’erreur n’était pas là, mais dans l’utilisation des taux d’intérêt, au lieu de surveiller la masse monétaire ? Dans ce cas, la BCE aurait eu raison de resserrer sa politique monétaire, mais se serait trompée d’instrument.

 

La BCE indépendante des gouvernements

Haro sur la Banque centrale européenne : voilà qu’elle resserre sa politique monétaire, en augmentant son taux d’intérêt, alors que tout le monde lui réclamait une baisse, pour relancer l’économie. Le Figaro note que « les ministres européens des finances craignent pour la fragile reprise économique. Le Président de l’eurogroupe, Jean-Claude JUNCKER, estime que ce signal d’alarme monétaire risque d’entamer davantage la confiance des Européens ». Les Echos s’interrogent sur « l’énigme de la BCE » et Le Figaro parle carrément de « l’erreur de la BCE » dans son éditorial.

Les commentateurs font leur travail. Mais les hommes politiques feraient mieux de se taire. En effet, depuis sa création, la Banque centrale européenne est totalement indépendante des gouvernements, comme de la Commission de Bruxelles ou du Parlement. Calquée sur le modèle de la Bundesbank, elle mène sa politique comme elle l’entend, dans le cadre qui lui est fixé par ses statuts. Et ce cadre est clair : l’objectif de la BCE doit être de lutter contre l’inflation. Rien de plus. Rien de moins.

Les hommes politiques, tout particulièrement les Français, mais pas seulement eux, se croient encore à l’époque de la Banque de France. N’oublions pas que celle-ci avait été créée par Napoléon, qui affirmait qu’elle devait être « dans la main du gouvernement ». Il est vrai qu’il ajoutait « mais pas trop », mais c’est un « pas trop » façon Napoléon : il considérait le gouverneur de la Banque de France comme un de ses préfets. Les hommes politiques ont passé leur temps à se servir de la Banque centrale comme d’une source de financement pour leurs dépenses budgétaires : il suffisait de « faire tourner la planche à billets ».

 

La masse monétaire M3 dérape

Ce temps est heureusement révolu et les statuts de la BCE y mettent fin. La monnaie est une chose trop sérieuse pour être confiée aux hommes politiques, qui ne s’en servent qu’en fonction des effets à court terme, auxquels l’électorat est immédiatement sensible. Car que reproche-t-on à la Banque centrale européenne ? De ne pas chercher à relancer l’économie, en baissant le taux d’intérêt. Cette idée est du keynésianisme le plus pur et il n’y a plus un économiste sérieux pour y croire. Mais les hommes politiques s’y accrochent : en baissant le taux d’intérêt, on relancerait l’investissement, donc la croissance et l’emploi.

C’est cette erreur fatale qui a provoqué la hausse du chômage dès les années 70 et surtout la hausse de l’inflation. La politique keynésienne de relance est d’ailleurs toujours suivie d’une politique de freinage : c’est le stop and go, qui conduit à la stagflation. Ces politiques conjoncturelles sont néfastes et l’urgence a été de stabiliser ces politiques de stabilisation. Il faut chercher à diminuer le chômage et à accélérer la croissance, mais on ne peut le faire que par une politique structurelle d’action sur les comportements microéconomiques et en baissant impôts et charges. Jamais la baisse artificielle du taux d’intérêt n’a créé d’emploi.

Mais la BCE a-t-elle eu raison de s’inquiéter de l’inflation ? Nous avions posé la question il y a deux mois et la réponse était nuancée. Tout d’abord, la BCE se fixe un objectif d‘inflation de 2% par an. A nos yeux c’est trop et c’est déjà de l’inflation. Ensuite, les prix ont un peu dérapé ces derniers temps et la hausse actuelle dans la zone euro est de 2,5%. Rien de dramatique, mais une petite poussée de fièvre. Beaucoup plus inquiétant pour le long terme nous semble le dérapage de la masse monétaire. Sur l’année en cours, le rythme actuel de croissance de M3 (définition large de la quantité de monnaie) est de 8% : c’est excessif, compte tenu de l’évolution à long terme de la demande de monnaie et du revenu réel (permanent). La BCE s’était fixé un objectif de 5% par an de croissance monétaire, ce qui est déjà beaucoup. De plus, le crédit lui-même dérape : + 9% en moyenne.

 

La BCE se trompe d’instrument

La vigilance s’impose donc. Il fallait faire quelque chose. C’est ce qu’a décidé la BCE en augmentant le taux d’intérêt de 2% à 2,25%, ce qu’elle n’avait pas fait depuis le 6 juin 2003. Mais, à notre sens, cet instrument n’est pas le bon. Il reste trop imprégné de keynésianisme. Certes, ce qui compte avant tout, c’est le signal envoyé aux marchés. Et le signal est d’autant plus clair qu’il y a déjà deux semaines que Jean-Claude TRICHET prévenait les marchés de cette hausse imminente, en expliquant que la « BCE va réduire le caractère accommodant de sa politique actuelle », autrement dit renforcer la lutte  contre l’inflation.

Cette hausse ne semble pas s’inscrire dans une perspective de  hausses ultérieures, comme aux USA, ni dans une logique purement conjoncturelle : il s’agissait de rassurer les marchés sur la détermination de la BCE à lutter contre l’inflation. Mais il reste que l’effet aurait été plus sûr si la Banque avait annoncé qu’elle allait mettre fin au dérapage de la masse monétaire et ramener la croissance de M3 à 4 ou 5%. Cela aurait peut-être eu comme conséquence une hausse des taux, mais cela aurait été  la conséquence, et non le cœur de la politique.

La BCE a donc raison d’être vigilante, de vouloir rétablir la confiance et montrer sa détermination, et de serrer les boulons ; mais elle se trompe d’instrument. C’est sans doute une conséquence de son monopole et de la marge de manœuvre laissée à son gouverneur. Les statuts devraient lui laisser moins de marge et la contraindre à une politique de croissance stable, régulière et lente de la masse monétaire. Tout cela n’arriverait pas si l’on était en concurrence monétaire, par exemple si l’on avait adopté l’idée anglaise de monnaie commune (et non unique) circulant aux cotés des monnaies nationales. Chacun aurait dû rivaliser de rigueur pour inspirer confiance. On a préféré transposer au niveau européen l’ancien monopole monétaire national. Dommage.



Le 13 Décembre 2005
 

 


 

 

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