La Russie de POUTINE attire l’attention,
comme nous l’avons montré ces dernières semaines, par ses dérapages xénophobes,
ses ambitions impérialistes et ses atteintes aux libertés civiles. « L’affaire
des poisons » laisse penser qu’on est revenu aux plus beaux temps du stalinisme :
permanence du KGB !
Certains avaient au moins espéré une
évolution sur le plan économique, au point que les Américains eux-mêmes avaient
levé leur veto à l’entrée de la Russie dans l’OMC. Voici qu’un rapport de l’OCDE
vient remettre les idées en place : la mainmise de l’Etat est partout, les
nationalisations sont la règle et les réformes de structure sont en panne.
Une apparence de prospérité
Le rapport bisannuel sur la Russie
que vient de publier l’OCDE nous rappelle que sur le plan économique, comme sur
le plan politique, la situation a de quoi inquiéter : les libertés économiques
sont rognées une à une. Le temps de la libéralisation de l’économie à l’époque
d’ELTSINE et GAYDAR est bien révolu. L’étatisation générale de l’économie est
en marche.
Jamais un rapport de l’OCDE sur un
pays n’a paru aussi sombre et négatif. Le ton général est donné par le commentaire
de l’un des économistes de l’OCDE, William TOMPSON : « Les performances
macroéconomiques sont toujours supérieures à nos attentes, mais la politique structurelle
est troublante et la politique d’acquisitions de l’Etat dans l’économie est un
pas dans la mauvaise direction ».
Il est vrai qu’en apparence les statistiques
macroéconomiques ne sont pas mauvaises.
En 2006, la croissance prévue du PIB
aura été de 7%, mais cela s’explique par le prix élevé du pétrole : la Russie
dispose d’une cagnotte pétrolière. Elle a représenté cette année 100 milliards
de dollars, qui viennent gonfler un fonds de réserve de changes qui atteint 279
milliards de dollars.
Mais s’agit-il d’un signe de prospérité
durable ? Certainement pas : c’est « l’effet d’aubaine » d’un
pays exportateur de pétrole, qui demeure à la merci du moindre retournement du
marché. Il n’y a là aucun entraînement véritable sur les autres secteurs.
Une prospérité temporaire
La « prospérité »
russe est fragile et temporaire. Cela se mesure d’ailleurs à d’autres
indicateurs macroéconomiques. L’OCDE souligne en particulier que le taux d’investissement
n’est que de 2% du PIB.
Voilà plusieurs années que les rentes
pétrolières ne se transforment pas en dépenses de nature à préparer le long terme,
mais en gaspillages publics. Les dépenses de l’Etat se sont envolées. Après prise
en compte de l’inflation (dont on rappellera au passage qu’elle ne parvient pas
à descendre en dessous de la barre des 10%), les dépenses publiques progresseront
de 15% dans le budget 2007. La part de l’Etat dans le PIB ne cesse donc de progresser.
Voilà plusieurs
années qu’il en est ainsi. De 1999 à 2005, la croissance du PIB a été en moyenne de 6,7%,
toujours grâce au pétrole, avec une hausse des exportations de 102 milliards de
dollars, deux fois plus vite que les importations.
Mais bien d’autres chiffres sont inquiétants.
Officiellement le taux de chômage était affiché à 7,5% en 2005, mais personne
n’a pris cette statistique au sérieux. Par contraste, on ne peut nier une évolution
sans équivalent dans les autres pays : l’espérance de vie à la naissance
d’un Russe s’est réduite de 5 ans, par rapport à la fin de l’ère soviétique, où
elle était pourtant déjà très basse, à 65,3 ans. Cela en dit plus qu’une batterie
d’indicateurs macroéconomiques.
Enfin, comme le souligne l’OCDE, la
Russie ferait bien de se méfier de ces « bons » résultats, « car
les principaux facteurs de sa belle croissance sont temporaires et disparaîtront
lorsque reculeront les cours des hydrocarbures et des matières premières ».
La renationalisation de l’économie
Le plus important
et le plus inquiétant du rapport de l’OCDE demeure malgré tout la dilapidation
du patrimoine productif russe par sa renationalisation.
Que dire des expropriations, comme
celle de Loukos en 2004, avalé par le numéro deux du pétrole ? Ou de la stratégie
d’entreprises totalement étatisées comme Gazprom, qui mène une politique
d’acquisition « effrénée » (en clair des nationalisations)
« dans des secteurs éloignés de leur activité de base. Le mastodonte rachète
ici un club de foot, là un grand quotidien russe, ailleurs des stations touristiques »
et bien entendu rachète aussi d’autres entreprises pétrolières. On murmure d’ailleurs
que ce monopole public géant qui ne cesse de grossir est destiné, après 2008,
à être dirigé par un certain… Vladimir POUTINE.
Selon Les Echos, « ce qui inquiète
le plus les experts de l’OCDE, ce sont les mécanismes de cette renationalisation
rampante de l’économie », « l’expansion de l’Etat actionnaire »
qui, au-delà du pétrole, touche tous les secteurs, de l’aéronautique à l’automobile
en passant par la finance et favorise les comportements de recherche de rente.
Quant à la « réforme de l’Etat, elle est sans cesse reportée, déplore l’OCDE.
C’est une incroyable opportunité gâchée». Et l’OCDE de citer le poids croissant
de la bureaucratie « étatique, inefficace et corrompue ». On connaît
l’ampleur de la corruption, que nous avons soulignée ici même il y a peu dans
un article d’actualité : près de la moitié du PIB, deux fois le poids des
impôts d’Etat.
De plus, les changements constants
dans les décisions et dans les politiques publiques créent une véritable instabilité
institutionnelle : les règles juridiques, fiscales ou administratives les
plus élémentaires changent suivant la fantaisie du prince, ce qui est le contraire
de l’état de droit : rien n’est garanti, ni propriété, ni contrat, ni cadre
institutionnel. C’est le règne de l’arbitraire et pas celui du droit. C’est le
règne de la violence et des mafias, et pas celui des libres contrats. De quoi
détruire même les économies les mieux dotées.
Ajoutons enfin que ces vagues de nationalisations
contribuent à réduire encore les libertés, à commencer par la liberté d’expression,
car Gazprom, entreprise publique, contrôle la chaîne de télévision NTV, la radio
Echos de Moscou et les principaux quotidiens, des Izvestsia à la Komsomolskaya
Pravda. Comme au bon temps du soviétisme, les Russes pourront recommencer à dire
qu’il n’y a pas beaucoup d’Izvestia (Nouvelles) dans la Pravda, ni beaucoup de
Pravda (Vérité) dans les Izvestia.