![]() | |||||||||||||
|
| |||||||||||||
![]() |
Jacques ATTALI a ouvert le discours de présentation
de son rapport par la lecture d’une lettre de Turgot au roi Louis XVI,
datée de 1774, insistant sur l’urgence et la profondeur des réformes à
engager pour sauver le pays d’une crise financière et économique. Turgot, c’est évidemment un grand penseur libéral,
dont certains disent qu’il a inspiré à Adam Smith les principes de la
Richesse des Nations (1776). | ||||||||||||
|
Jusque là je n’ai pas lieu de me plaindre,
et je trouve rassurant que les plus beaux esprits de gauche, naguère partisans
des nationalisations et du protectionnisme, se soient enfin rendus à la
réalité : « Même ATTALI l’a dit », a commenté Alain MADELIN.
Pour autant, y a-t-il de quoi conclure à une
révolution copernicienne, et les « décisions » de la Commission
sont-elles de la même veine que les recommandations authentiquement libérales,
telles qu’on les trouve dans le « guide du candidat » ?
Ce qui peut passer pour révolutionnaire, c’est
que Jacques ATTALI semble tourner le dos à l’analyse keynésienne qui a
prévalu jusqu’à présent dans le monde politique français – y compris pendant
la dernière campagne électorale. La croissance n’est plus « tirée »
par la dépense, qu’elle soit dépense de consommation et d’investissement
privé, ou dépense publique – parée habituellement de toutes les vertus.
La « politique du pouvoir d’achat » destinée à stimuler la reprise
et résorber le chômage n’a pas eu les faveurs de la Commission. On a enfin
compris que la croissance était une question de capacité et d’adaptation
des entreprises. La capacité productive appelle un supplément de travail
et d’investissement (alors que le droit social pousse à l’inactivité et
que le droit fiscal détruit l’initiative et l’épargne). L’adaptation exige
que saute le « corset » réglementaire (dixit le Président),
et que tout le monde accepte de se soumettre à la loi du marché concurrentiel.
Pour faire court, disons que l’on a abandonné les illusions de « l’économie
de la demande » pour accepter la réalité de « l’économie de
l’offre ». En cela, le rapport ATTALI s’inscrit bien dans la veine
du rapport RUEFF ARMAND. Les traces de ce choix décisif se trouvent
dans quelques-unes des mesures préconisées : la libération des prix
dans la grande distribution (abrogation des lois Royer, Raffarin et Galland),
la liberté d’exercice des professions libérales et artisanales (avec une
exception notable, celle des pharmaciens, un « lobby efficace »
a souligné Jacques ATTALI avec humour), le contrat d’évolution (un premier
pas vers la liberté du contrat de travail et vers la réinsertion des chômeurs),
la préférence donnée aux immigrés formés (alors qu’aujourd’hui la moitié
d’entre eux n’ont aucune formation mais un bon accès à nos avantages sociaux),
la possibilité de prolonger son activité au-delà de l’âge de la retraite,
la suppression de la carte scolaire et (peut-être) les chèques éducation,
etc. En revanche, le rapport est bien pâle, et souvent
critiquable, sur d’autres points. Je relèverai notamment : - la dette publique et la dette sociale ne
semblent pas inquiéter Jacques ATTALI. Par quels miracles les ramener
à « 50 % du PIB » en 2012 ? Certes, il est question
de diminuer les dépenses publiques de 1% par an, mais l’objectif est insuffisant,
et très en dessous de ce qu’ont fait nos voisins (Espagnols ou Italiens
par exemple). - l’avenir de la Sécurité Sociale n’est pas
non plus très clair. Certes, il est proposé de fiscaliser les cotisations :
charges patronales et salariales (dont on reconnaît implicitement qu’elles
sont toutes deux un impôt sur les salariés) seraient remplacés par un
point et demi de TVA, donc revoilà la TVA sociale, et par une augmentation
de la CSG et de la CRDS. Le principe de la répartition ne semble pas remis
en cause, ni celui de la progressivité. Tout au contraire les prestations
familiales seraient fonction du revenu : les riches peuvent se payer
des enfants ! - de façon plus générale, pas question de remettre
en cause les principes de la fiscalité française, qui découragent l’initiative
et l’esprit d’entreprise, pénalisent la réussite et la bonne gestion patrimoniale,
et présentent injustices et complexités (même si on annonce une disparition
des « niches »). Je laisse de côté bien d’autres chapitres,
réservant à la prochaine Lettre une analyse plus systématique, mais je
voudrais conclure sur le point fondamental : quel va être le destin
de ce rapport ? Nicolas SARKOZY a déjà écarté deux mesures majeures :
la suppression du principe de précaution (qui est pourtant un monument
d’imbécillité et nous vaudra mille textes nouveaux), et la disparition
progressive des départements (le lobby des élus et fonctionnaires locaux
est aussi puissant que celui des pharmaciens). Il se dit décidé à pousser
les 313 autres mesures, mais il lui faudra l’aval des parlementaires et
des corporations concernées – ce qui est loin
d’être acquis. Lorsque Turgot a fait prendre par le roi une
série d’édits en 1774, de nature à briser les privilèges et les protections
et à créer un grand marché national lui-même ouvert sur les échanges extérieurs,
il s’est heurté à une telle opposition qu’après « l’édit sur les
grains » (1776) le roi a dû le renvoyer. Le clan Necker accédant
au pouvoir a continué dans la voie de la facilité, la dette publique s’est
enflée, les impôts se sont alourdis : la crise et la Révolution guettaient.
Deux siècles plus tard, le clan Necker est toujours au pouvoir. Nous avons
même Madame Royale ! Jacques
Garello
| |||||||||||||