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Vous l’aurez compris : à la veille du
Mardi Gras, mes chiffres ne sont que farces grossières, destinées à vous faire
entrer avec le sourire dans ce Carême de la démocratie que nous allons vivre.
Et mon propos n’a d’autre but que de vous alerter sur le danger qu’il peut y avoir
à ramener les joutes électorales à une simple bataille de chiffres. Certes, le chiffrage des programmes n’est pas
tout à fait inutile. Il rappelle deux vérités premières : d’une part les
candidats ne devraient pas faire de promesses aux électeurs sans préciser ce qu’il
risque d’en coûter aux contribuables, d’autre part quand ils avancent des chiffres
ils doivent être expliqués en toute transparence. Cela dit, l’exercice du chiffrage
me paraît plus nocif que salutaire, pour trois raisons : il est purement
virtuel, il est terriblement réductionniste, il est paradoxalement anti-économique. Virtuel, il ne tient pas compte d’abord des
multiples hypothèses sous-jacentes à l’estimation. Il peut se passer bien des
choses dans les mois à venir, dont les unes viendront alléger, et les autres aggraver
la charge commune. Comme naguère les planificateurs, nos calculateurs ont la prétention
de nous offrir « l’anti-hasard », l’exclusion de toute erreur voire
de toute approximation. Chaque année les ordinateurs de l’INSEE et autres officines
du même genre nous donnent des prévisions de croissance, de déficits, de dettes,
qui ne se réalisent jamais. Ensuite, comment apprécier les retombées financières
de décisions publiques dont les effets sont, par définition, médiats et diffus ?
Une exemption fiscale se ramène-t-elle à une règle de trois ? Suivant la
façon dont la baisse de l’impôt intervient, elle peut engendrer une forte poussée
économique qui permettra à l’Etat de percevoir davantage,
ou une distorsion de l’appareil productif qui conduira à un pur gaspillage et
appellera un effort fiscal supplémentaire. On ne sait par quels canaux nombreux
et mystérieux une nouvelle réglementation, une nouvelle charge peut se propager
dans le corps économique. Mais il y a plus grave : les chiffres
cachent les problèmes de la société française comme l’arbre cache la forêt. Prévoir
tant de milliards pour l’école, ou pour les hôpitaux, ou pour le logement, c’est
ignorer les vraies questions. C’est oublier que le système
scolaire ne peut se réformer dans le cadre d’un service public éliminant toute
liberté de choix des familles, toute autonomie de gestion, et toute concurrence
entre établissements. Ce ne sont pas les milliards qui m’intéressent, mais la
liberté scolaire : pourquoi ne pas en parler ? Les hôpitaux méritent
d’être privatisés et concurrentiels : on a la certitude que les soins seraient
moins onéreux et de qualité au moins égale, mais qui le dit ouvertement ?
Le logement serait désormais garanti par l’Etat, et Madame Royal va même jusqu’à inventer le bouclier
locatif. Mais qui construirait du logement locatif en France, et qui paierait
l’addition, quel que soit son niveau ? Concernant l’ISF,
sous sa forme actuelle ou dans sa version « contribution citoyenne »
(impôt Johnny comme on dit) l’important est-il ce qu’il rapportera ou coûtera
à l’économie française, ou ce qu’il représente comme menace pour la liberté individuelle,
pour le droit de propriété, pour le patrimoine familial ? On peut continuer
à l’infini : sur la relance du pouvoir d’achat, sur le SMIC, sur les 35 heures,
sur les retraites, etc. Réduire le débat électoral à
une bataille de chiffres n’est donc pas souhaitable. Les chiffres sont un masque
de carnaval. Passez beaux masques ! Comme disait Bastiat, il y a ce qu’on
voit et ce qu’on ne voit pas. On ne voit pas que l’économie ne se nourrit
pas de chiffres, mais de logique des comportements. En France on croit avoir une
approche scientifique parce qu’on met des chiffres en face des lettres. La plupart
de nos compatriotes sont persuadés qu’un économiste est avant tout un statisticien,
maîtrisant parfaitement l’arithmétique de la macro-économie.
Bien des économistes français se retrouvent volontiers dans cette image. C’est ignorer que l’économie est avant tout
une science de l’action humaine, recherchant la logique des comportements dans
des environnements institutionnels variables. L’économie nous enseigne que l’homme
libre et responsable de ses actes est plus à même de progresser que celui qui
est enfermé dans un carcan bureaucratique ou pris dans les pièges de l’assistanat.
C’est ignorer l’économie que de voir les relations humaines ramenées aux masses
budgétaires que les administrations vont dispenser ou prélever. L’économie est
la science de l’échange, elle requiert le jeu des harmonies, la compréhension
des besoins des autres, le sens de leur service, les leçons de l’expérience. Elle
met en œuvre la créativité, la complémentarité, l’adaptation et l’information.
Les Français, et notamment les plus dynamiques,
les plus jeunes, ont besoin d’un rêve économique. Ce rêve n’a pas de prix, il
n’y a aucun chiffre pour le traduire. Ce rêve c’est celui de la liberté et de
la dignité.
Jacques
Garello Le
19 février 2007 |