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Si l’on s’en
tient à l’actualité, il est difficile de se prononcer sur l’indépendance
du Kosovo. Si l’on interroge l’histoire, elle nous trouble. Si l’on
se réfère à l’économie constitutionnelle, on peut tout comprendre, mais
aussi tout remettre en cause. L’actualité, c’est la lutte sans merci que se livrent Serbes et Kosovars. Les personnages qui animent la scène sont peu sympathiques. Du côté de Belgrade les plus enragés sont d’anciens hiérarques du communisme soviétique, soutenus par Poutine qui veut faire main basse sur la Serbie et semble y réussir pour l’instant. De l’autre d’anciens terroristes albanais, qui envisagent sérieusement de se fédérer avec leurs frères de Tirana. Des deux côtés un passif de crimes, de haines, sous l’œil impuissant de l’Europe et en dernier ressort l’intervention de l’OTAN. |
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L’actualité,
c’est aussi le débat juridique autour des résolutions de l’ONU et la constitution
de 1974 : pourquoi refuser aux Kosovars ce que l’on a accordé aux
Croates, Bosniaques, Slovènes ? L’actualité c’est encore le bras
de fer diplomatique entre d’une part Américains et Union Européenne (elle-même
assez partagée) et d’autre part Russes et Chinois. L’actualité, c’est
enfin la lecture du conflit comme une guerre de religion
entre « bons » chrétiens (au demeurant orthodoxes et plus proches
de Moscou que de Rome) et « mauvais » musulmans (créant une
tête de pont de l’islamisme radical en Europe). Il m’est
difficile de démêler l’écheveau, et comme d’autres je me tourne vers l’histoire
pour trouver la clé de l’énigme. Il y a une première certitude :
les habitants actuels de la région, descendants des Illyriens, étaient
là des siècles avant la venue des Serbes. Une autre certitude : les
Balkans ont toujours été une zone et une occasion de conflits. Le démantèlement
de la Yougoslavie a été sanglant, la première guerre mondiale a été déclanchée
par l’attentat de Sarajevo et la déclaration de guerre de l’Autriche à
la Serbie ; au XIX° siècle « la question des Balkans »
et l’explosion de l’empire ottoman ont été la poudrière de l’Europe et
en remontant plus loin on n’observe que luttes, invasions et changements
de pouvoir sur la région. Globalement je me range à l’opinion d’Alain
DUCELLIER (1987) : « L'histoire nous apprend que les Serbes
sont, à l'égard du Kosovo, des envahisseurs très tard venus ». Le même
historien remarque opportunément : « On ne répétera jamais assez
que le nationalisme est une invention moderne, heureusement inconnue des
peuples médiévaux qui n'étaient pas aussi sensibles que nous au caractère
"étranger" de ceux qui pouvaient les dominer temporairement ».
Une voie pour comprendre ce qui se passe au Kosovo aujourd’hui, ce qui
s’est passé hier, consiste à s’interroger en effet sur le concept de nation,
son origine et sa déviation. Cette interrogation est au cœur de ce que
l’on appelle l’économie politique constitutionnelle, qui analyse la logique
du contrat social. Une opinion
largement répandue veut que la nation soit l’antidote de l’Etat. La nation
serait la charpente de la société civile, tandis que l’Etat unirait la
société politique. Et, depuis la Révolution française au moins, l’Etat
aurait annexé la nation : pas de nation sans un pouvoir politique
l’organisant et la protégeant. La démocratie est appelée au secours de
la thèse : la légitimité du pouvoir politique ne tiendrait-elle pas
à la « souveraineté nationale » ? En réalité comme cela
a été souligné par le célèbre lord ACTON, la nation a été le prétexte
pour les rois et seigneurs d’étendre leur pouvoir et de soumettre de nouveaux
peuples. Ce qui existait
avant l’Etat, ou avant la République « une et indivisible »,
c’était des fédérations, des groupes de familles et de communautés décidées
à vivre suivant des règles communes, constituant ainsi un contrat social
implicite. James BUCHANAN et les économistes du « Public Choice »
ont démontré qu’il ne pouvait exister de contrat social « à la Rousseau »,
c'est-à-dire des gens créant de toutes pièces un ensemble institutionnel
appelé « nation ». Le contrat social naît d’un ordre spontané
(HAYEK) établi entre individus et groupes qui progressivement trouvent
les règles, à commencer par la définition des droits individuels, qui
leur permettent de vivre en harmonie. Voici donc
la clé de l’énigme : l’affaire actuelle du Kosovo révèle que nous
nous sommes égarés en associant une nation et un Etat, mais plus encore
en niant la vraie nature d’une société, qui n’est pas celle d’une nation
mais d’une association, d’une fédération. Tant que nous n’aurons pas admis
la supériorité des organisations fédérées sur les Etats centralisés, nous
n’aurons que des Kosovo : en Espagne, en Belgique, en Angleterre,
en France, etc. La Suisse nous donne l’exemple de ce qui devrait se faire :
non pas un Etat régissant la « nation helvétique », mais un
contrat constitutionnel entre cantons, eux-mêmes librement issus de communautés
locales. Bâtir un ensemble politique indispensable (mais limité au minimum
requis : la protection des droits individuels) à partir de libres
« contrats sociaux » appelés constitutions est la seule logique
de la liberté et de la concorde entre les peuples. Hélas, notre époque
n’en prend pas le chemin, et les Européens se sont à nouveau fourvoyés
en choisissant le contrat social de Jean Jacques Rousseau qui, avec le
mythe de la souveraineté nationale, débouche sur l’Etat centralisé, puis
totalitaire.
Jacques
Garello
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