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| LES PAGES TOURNEES | |||||||||||||
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Tournée la page Chirac sans doute, mais tournée
aussi la page de l’Europe politique. A l’occasion du cinquantième anniversaire
de la naissance des institutions européennes, j’avance un pronostic qui
vous semblera déraisonnable, d’autant plus que le Président sortant, comme
beaucoup de candidats, forment des vœux pour un redémarrage de la « construction »
européenne. « L’Europe doit devenir une puissance
politique » : Jacques Chirac fait de cette idée l’un des piliers
du message qu’il a livré aux Français. Grâces lui soit rendues pour donner
en héritage au peuple de France ses très hautes recommandations, puisées
à la source de son expérience diplomatique. Mais ce cadeau, bien emballé,
n’a aucun contenu à mon sens.
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Sans doute la plupart des candidats font-ils
assaut d’européisme. François Bayrou bien sûr, mais aussi Ségolène Royal. Ils
sont tous deux partisans d’une Europe politique et sociale, calquée sur le modèle
français, ce qui exclurait toute possibilité de dumping social ou de dumping fiscal.
Nicolas Sarkozy se dit également très européen, mais dans la tradition gaulliste
de l’Europe des patries dans laquelle les Etats garderaient une grande partie
de leur souveraineté, notamment quand les entreprises françaises sont menacées
par la concurrence étrangère. Protectionnisme, souveraineté, préférence nationale
sont évidemment les thèmes de Villiers et Le Pen, mais aussi de Buffet et Besancenot.
Le slogan du Parti Communiste en 1946 « Achetons français, produisons français »
garde toute sa fraîcheur cinquante ans plus tard. Tous ces braves gens, sans doute sincères dans
leur vision de l’Europe, ne se rendent pas compte que la page du nationalisme
économique est tournée. Certains européens peuvent toujours se révolter contre
la mondialisation et la loi du profit, mais ils ne peuvent se mesurer durablement
aux choix des Américains, des Japonais, Chinois, Indiens, Coréens qui n’ont aucune
envie de revenir en arrière de cinquante ans, même s’ils attendent parfois de
leur gouvernement des protections et des interventions ponctuelles, sans lendemain
véritable, sans portée majeure. Les paysans américains eux-mêmes sont lâchés par
leur administration qui s’engage à réduire de 80% les subventions qui faussent
la concurrence. La réalité économique de la mondialisation est plus forte que
les pressions corporatistes traduites par les diplomates. De la sorte, imaginer une « forteresse
Europe » protégée contre le Tsunami de la mondialisation est doublement illusoire :
il n’y a ni forteresse ni tsunami. Il n’y a pas de forteresse et, après cinquante
ans d’ambiguïtés et de non choix, l’Europe va opter pour devenir un espace de
liberté et de créativité au lieu de s’engager dans la construction d’un « pôle
politique » capable de tenir la dragée haute aux Américains. En premier lieu,
il n’y a aucun consensus au sein des 27 pour une Europe politiquement intégrée.
Les Anglais bien sûr, mais aussi les nouveaux venus (et en particulier les Tchèques
et les Polonais) n’ont aucune envie de voir s’installer un gouvernement supra-national.
Ils sont atlantistes au point d’appeler de leurs vœux un bouclier anti-missile
géré par l’OTAN. En deuxième lieu, le « danger » américain
ne masque-t-il pas d’autres dangers que négligent les gouvernements européens
aujourd’hui : terrorisme de l’Islam extrême, impérialisme de la Russie, réarmement
de la Chine ? L’Europe pourrait-elle mener une diplomatie indépendante dans
ces conditions ? En troisième lieu, l’Europe ne peut pas être conçue uniquement
pour la gloire et le pouvoir des Etats, des gouvernants, de la classe politique.
L’Europe des Européens devrait être prioritaire par rapport à l’Europe des Etats.
Ce dont les Européens ont besoin, c’est d’être libérés de leurs Etats, avec le
cortège d’impôts, de bureaucratie, de réglementation. C’est de pouvoir circuler,
entreprendre, travailler et échanger librement sans autre contrainte que la confiance
mutuelle et le droit commun. C’est dans ces conditions seulement que la compréhension
entre les peuples européens se renforcera, que nous apprendrons à gérer et exploiter
nos différences, que nous éliminerons la pauvreté et la discrimination. L’Europe
retrouvera son esprit et son cœur. Il y a quelques années, j’ai dialogué avec
Pierre Pflimlin qui déplorait qu’après 30 ans l’Europe soit « un géant économique
et un nain politique ». Je lui ai répondu : « c’est parce qu’elle
a été un nain politique qu’elle est devenue un géant économique ». Le tsunami menacerait-il le nain politique ?
La mondialisation n’est pas un fléau, mais une libération. Elle met les Etats
du monde entier en concurrence, les incitant à abaisser leurs dépenses, à réformer
la fiscalité et la protection sociale, à renoncer au dirigisme stérile et coûteux.
Evidemment, elle met fin aux privilèges, aux positions indûment acquises, et elle
met chacun devant ses responsabilités. Le passage de l’assistanat à la responsabilité
est certes difficile, mais quelles perspectives pour les années et les générations
à venir ! Jacques
Garello
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