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S’écartant
heureusement des autres pays, « la France fait le choix de la science,
de l’innovation et de l’industrie ». Depuis BOSSUET on n’avait jamais
entendu si brillante oraison funèbre ; le Faucon de l’Elysée est
à l’économie française ce que l’Aigle de Meaux a été à Madame.
Je me suis
ensuite avisé que Jacques CHIRAC veut réaliser aujourd’hui ce que personne
n’a réussi jusque là : « inventer les procédés, les applications
et les produits de demain ». Jadis les pères de la planification
française s’y étaient essayés. Pierre Massé avait défini le plan comme
« l’anti-hasard » : le planificateur garde l’économie à
l’abri de l’incertitude, il annonce, prépare et gère le futur. Hélas,
il a fallu déchanter. Aucun des quelque douze plans successifs préparés
par notre « Commissariat » (un relent d’économie policière sans
doute) n’a été mené à son terme, et la planification française est devenue
« décorative », comme disait Daniel Villey. Faut-il s’étonner
de cet échec ? Il est évidemment de même nature que celui qu’a connu
la planification impérative des Soviets puisqu’il participait de la même
« présomption fatale » (Hayek) : éliminer l’incertitude
du futur, construire un futur imaginaire à partir de schémas pré-établis,
alors que la vie économique, et la vie tout court, est faite « d’incertitude
radicale », car il y a des éléments du futur que l’on ne peut même
pas imaginer. Ainsi s’accorde-t-on pour dire que nous n’avons pratiquement
aucune chance de connaître plus de 20% des produits qui se vendront et
s’achèteront dans trente ans d’ici. La raison fondamentale de cette incertitude
est le comportement des êtres humains : ils ne refont jamais les
mêmes choix, parce qu’ils les éclairent sans cesse des leçons de leur
expérience. De plus, l’homme est créatif, inventif, et trouve des formules
inattendues. Les planificateurs ne pourraient fixer leur futur qu’en éliminant
le pouvoir de choix, le marché, et encore mieux en éliminant l’homme et
sa créativité. Mais évidemment il appartient à quelques esprits supérieurs
(et sur ce terrain le personnage de Jacques CHIRAC est dominant) de se
croire plus avertis que les autres ; au demeurant ne sont-ils pas
guidés par l’obsession de l’intérêt général, dont eux seuls connaissent
la nature concrète ? Quos vult perdere…
J’ai encore
regardé dans le détail comment fonctionnait ce « pari sur l’innovation ».
D’abord, il s’agit, évidemment, de mettre notre argent de contribuable
à la disposition d’un nouveau « machin », l’Agence de l’innovation
industrielle » (AII) : elle dispose aujourd’hui de 1,7 milliards
d’euros qui seront 2 milliards à partir de la prochaine loi de finances.
En France tout commence par des impôts. Ensuite, cette AII va sélectionner
les fameux projets qui donnent la clé du futur. Pour l’instant, c’est
le projet de « Google européen », appelé Quaero qui reçoit l’aide
la plus importante, 250 millions (16% du total). Il n’en faut pas moins
pour contester le monopole acquis par le sale impéraliste américain qui
remet en cause notre exception culturelle. On notera avec intérêt la place
des industries agricoles, puisque la Bio Hub reçoit 96 millions, et l’acharnement
sur les voies du TGV (que nous n’avons jamais réussi à vendre) avec le
Néoval de Siemens. D’autres projets ne sont que des récupérations d’innovations
déjà existantes, comme le Homes de Schneider (régulation thermique des
appartements), le VHD de Peugeot (véhicule hybride diesel, mais on y adjoint
un peu de carburant « naturel » pour aider les paysans). Evidemment,
le choix de ces projets n’a été fondé sur aucune étude de marché :
on ne sait pas ce que les concurrents du monde entier sont capables d’offrir
dans ces secteurs, on ne sait pas davantage ce que les consommateurs souhaiteront
réellement : on achètera français. Ainsi, comme toujours, ce plan
sera-t-il une « ardente obligation ». Et si les gens ne se sentent
pas obligés, va-t-on les obliger « ardemment » (disait Gaston
Leduc) ?
J’aurais
pu être rassuré par quelques autres aspects de ce montage : ne se
fait-il pas en partenariat avec de grandes industries françaises et allemandes ?
De grands patrons n’ont-ils pas établi la liste des priorités ? C’est
alors que j’ai retrouvé soudainement mes souvenirs de jeunesse. « Mais
bon sang, c’est vrai ! » : comme Maigret ou Poirot j’ai
vu l’évidence. Jacques CHIRAC vient de ressortir des cartons le « plan
des directeurs » : un système inventé il y a soixante ans par
la République Démocratique Allemande (la bien nommée), où les dirigeants
du Parti avaient abandonné la voie politique et le vote du peuple pour
se tourner vers les grands directeurs des grands kombinats est-allemands :
la technocratie au service du pouvoir, la science et la technique au service
de l’intérêt national, le « nouvel Etat industriel » imaginé
par le génial Galbraith.
Nous y voici
donc : des fonds publics répartis suivant des critères « scientifiques »
à ceux qui nous guideront dans le futur, et par-dessus tout cela, la certitude
de créer « des dizaines de milliers d’emplois », de garantir
le « développement durable ». Rassurez-vous donc, braves gens.
Vous qui pensiez à tort que la France a besoin de liberté, de concurrence
et d’innovation responsable par des entrepreneurs libérés de la fiscalité
et de la réglementation, vous n’aviez rien compris de ce qu’est le futur :
c’est le fameux capitalisme d’Etat, qui a toujours la tare d’être capitaliste
(puisqu’il y a des entreprises « privées » dans le circuit)
mais la vertu d’être d’Etat, à grands coups de subventions, de technocratie
et d’un peu de corruption. Vive le plan des directeurs ! Vive l’AII !
Jacques
Garello
Le 2 Mai 2005
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