Les
Français ont-ils donné quitus à l’UMP, à CHIRAC, VILLEPIN et autres, qui ont régné
sur le pays depuis cinq ans ? Certains éléments permettent de le penser.
Surtout à la fin de la campagne, le candidat a tenu à assumer toutes les erreurs
du gouvernement auquel il n’a cessé d’appartenir depuis 2002. En cinq ans, la
droite n’a pas tenu sa promesse de supprimer les 35 heures, elle n’a pas réformé
le code du travail et a reculé sur le CPE. La politique des « pôles nationaux
d’excellence » a été mise en place, et dans l’affaire Alstom c’est SARKOZY
lui-même qui a voulu éviter le passage de l’industriel sous la coupe des étrangers.
Il avait d’ailleurs dénoncé le « dumping fiscal » dont sont coupables
les pays qui ont le culot d’imposer des impôts moins lourds que la France et qui
attirent les capitaux étrangers. En cinq ans, la politique sécuritaire a été sans
efficacité : émeutes, sans papiers, SDF ont été autant de dénis du droit,
d’atteintes aux personnes et à leurs biens, tandis que la justice a montré des
lacunes redoutables. Dans le débat télévisé, Madame ROYAL avait beau jeu de dire
à son concurrent : « pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? ».
Seuls quelques naïfs peuvent croire que le chômage a été réellement maîtrisé,
que les déficits publics et la dette ont été stabilisés, que la violence et l’ignorance
scolaires ont disparu. Nicolas SARKOZY a également soutenu que la réforme des
retraites de François FILLON était suffisante à assurer la survie de la répartition
« jusqu’en 2020 ». Est-ce vrai ? Et après 2020 que se passe-t-il ?
En cinq ans rien n’a été fait pour amorcer la transition à la capitalisation.
Enfin, concernant
la diplomatie, Nicolas SARKOZY, qui s’était risqué à serrer la main de George
Bush, a dû en rajouter en sens inverse. Il semble avoir rejoint la ligne traditionnelle
gaulliste : refus de l’atlantisme, méfiance à l’égard de l’OTAN, sympathie
pour la Russie, axe Paris-Berlin pour une Europe « qui nous protègera de la mondialisation ».
Au total,
la rupture avec la politique de la droite jacobine, nationaliste et dirigiste
n’est donc pas évidente.
Pour autant,
je ne crois pas que les électeurs aient voulu marquer leur satisfaction de la
politique menée par les prédécesseurs, ni donner un quitus aux sortants.
Il me semble
plutôt que les électeurs aient voulu signifier leur volonté de changement, et
aient confié cette mission à Nicolas SARKOZY. De toute évidence, il était plus
qualifié pour la mission que Ségolène ROYAL : le socialisme français est-il
capable d’accepter le moindre changement ?
Cette volonté
de changement s’est manifestée par un vote massif au deuxième tour comme au premier.
Les Français pensent qu’il peut se passer quelque chose de neuf avec une nouvelle
génération d’hommes politiques, alors qu’en 1995 et 2002 ils semblaient plutôt
désabusés. Nicolas SARKOZY a impressionné par la nouveauté de son style, sinon
de son programme, mais Ségolène ROYAL également.
Changer,
c’est aussi l’explication du vote pour François BAYROU. Je le répète : je
ne crois pas que le centrisme ait été attractif au point de séduire 18% des électeurs.
Ils ont voulu déplacer le paysage politique français, effacer l’omniprésence de
l’UMP et du PS. La candidature BAYROU était assez saugrenue et ambiguë pour paraître
originale. Après tout, pourquoi pas ?
Il y a enfin
de nombreux électeurs, dont peut-être nombre de libéraux, qui ont vu dans SARKOZY
l’anti-CHIRAC, l’homme plus près des réalités économiques et sociales, plus courageux
face aux corporatismes, aux syndicats et aux fauteurs de troubles qui empoisonnent
la vie quotidienne. Le Président a remis à la mode des concepts comme le travail,
le mérite, la promotion, la responsabilité. Ils avaient disparu des discours officiels
et de la pensée unique.
Peut-être
le ramage ne sera-t-il pas en rapport avec le plumage, et les flatteurs auront-ils
eu tort de s’empresser. Mais, pour l’instant, tout nouveau est tout beau.
Alors, cette
mission du changement sera-t-elle assumée ? Elle est certes dévolue par priorité
au Président, et il commettrait une erreur grave de ne pas profiter de la grâce
de l’état et de ne pas engager dès les cent premiers jours les réformes profondes
que réclament l’état de notre économie, de notre tissu social, de nos institutions
nationales, de notre position internationale.
Mais la mission
ne peut être remplie sans un Parlement dynamique et innovant. Ce serait une autre
grave erreur que de retomber dans la tradition de la V° République, et de recruter
une assemblée de godillots. Notre rôle va consister à faire pression pour que
les législatives soient l’occasion d’un choix de société plus consistant et plus
cohérent que celui que l’on nous a servi pendant les présidentielles. « Soyez
socialistes, soyez libéraux, mais dites la vérité » demandait jadis Jacques
RUEFF.
Le pays ne
vient pas de donner un quitus. Il ne vient pas d’approuver les atermoiements,
le manque de courage, les rodomontades d’une droite sans doctrine, et souvent
sans moralité. Il vient de donner mission de changer. Changer, c’est libérer la
France de son jacobinisme, de son corporatisme, de son dirigisme, de son nationalisme.
Mission impossible ? Les Français veulent-ils un simple changement d’équipe
ou un vrai changement de jeu ? Attendons de voir le Président et le Parlement
à l’œuvre ; mais en ce qui me concerne j’attends en vain l’alternance libérale
depuis 1986. Vingt ans après...