LA SECESSION DU MONTENEGRO
Les habitants
du Montenegro ont choisi l’indépendance, ils
ont refusé d’associer plus longtemps leur sort à celui de la Serbie. Cette
nouvelle a bien été diffusée mais on n’a sans doute pas tiré tous les
enseignements de l’évènement, de la façon dont il s’est produit mais aussi
des conséquences que cela pourrait avoir pour le futur européen. Je vous
propose d’y revenir.
Les Monténégrins
étaient invités à se prononcer par referendum le 21 mai dernier :
oui ou non voulaient-ils être indépendants ? Comme le Monténégro
est peuplé d’une majorité de Serbes, le gouvernement de Belgrade pensait
jouer sur du velours, d’autant qu’il avait été précisé que l’importance
de la question nécessitait une majorité qualifiée : plus de 55% des
votants et plus de 25% des inscrits devaient se prononcer en faveur de
l’indépendance. Il se trouve que les non-Serbes,
toutes minorités confondues, ont évidemment choisi la sécession, mais
que beaucoup de Serbes aussi ont voulu rompre avec le centralisme socialiste
hérité de la Yougoslavie. Après les Slovènes, les Croates, les Bosniaques,
les Macédoniens, pourquoi pas eux ? C’en est donc fini de l’histoire
de cet Etat stupidement créé en 1919, qui n’a eu de consistance que sous
la férule du communisme et de Tito. Podgorica sera donc désormais une nouvelle capitale de l’Europe
des Balkans, et c’est plutôt une promesse d’apaisement dans cette région
divisée par l’histoire, la religion et la politique. Ce qui a soudé les
opposants à Belgrade, c’est la perspective d’entrée dans l’Union
Européenne, c’est la volonté d’une
ouverture économique et d’un développement rapide par intégration dans
le marché européen.
J’en tire
volontiers deux conclusions. La première, c’est que le projet économique
est davantage fédérateur que les arrangements politiques – et l’Europe
des Six a démarré sur ces mêmes bases, amenant Français et Allemands à
vivre ensemble grâce au commerce et à l’industrie. La deuxième c’est que
le droit de sécession est une riche idée, que l’on aurait peut-être intérêt
à étendre dans toutes ces régions d’Europe où le joug d’un Etat centralisateur
arbitraire est devenu insupportable. Cela vaut pour les pays de la CEI,
que la Russie entend maintenant recoloniser, ce dont ne veulent ni les
Ukrainiens, ni les Géorgiens, ni même les Biélorusses. Mais cela pourrait
aussi convenir à tous les Européens lassés par le jacobinisme ! En
d’autres termes l’Europe des Nations n’a peut-être pas le même dessin
que l’Europe des Etats. En Italie, Belgique et Espagne la voie d’une large
autonomie régionale est maintenant ouverte, peut-être va-t-on y venir
un jour en France…
Mais la sécession
du Monténégro pose aussi le problème du futur européen. Car les Monténégrins
n’ont certainement pas voulu échapper à Belgrade pour être gouvernés depuis
Bruxelles. Voici un peuple de plus qui n’entre pas dans le projet Giscard.
Nous voici
une fois de plus confrontés à l’incertain européen - ce sera l’objet de
notre Université d’Eté de la Nouvelle Economie
à Aix en Provence, du 27 au 30 août prochain. Au cours des mois à venir,
le futur européen peut osciller entre trois scénarios : la victoire
du constructivisme à l’arraché, les aléas d’un scepticisme prolongé, la
route de la raison et de la libération.
Le scénario
constructiviste est celui que soutient avec un ensemble touchant l’UMPS, cette union des oui de droite et de gauche. C’est la
grande idée de Jacques CHIRAC, unissant les gens de sa majorité (dont
certains, il est vrai, traînent les pieds) et de la majorité du Parti
Socialiste. Il s’agit en effet de construire une Europe socialiste, bureaucratique,
planifiée, harmonisée : toutes les vertus d’un jacobinisme européen.
Evidemment le projet ne peut aboutir que si l’Allemagne se mobilise en sa faveur. Mais il n’est pas dit
qu’il en soit ainsi, et la France étant devenue le maillon faible de l’Europe
les chances d’une reprise de la construction politique européenne sont
minces. Le forcing élyséen ne peut produire des miracles.
Le scénario
du scepticisme est plus réaliste. Plus personne ne croyant au rêve d’une
unification politique de l’Europe, les affaires
du continent sont gérées au jour le jour, en fonction des vents contraires.
Le vent du Parlement continue évidemment à souffler vers un renforcement
des pouvoirs centraux. On l’a vu à l’occasion de l’enterrement définitif
de la circulaire Bolkestein, qui marque aussi
la fin du principe « du pays d’origine »,
et la condamnation du « dumping » fiscal et social. Mais pendant
le même temps, certains Commissaires continuent à mener une lutte contre
les subventions, les protections, et la concurrence déloyale faite par
les monopoles publics (notamment en France). Le vent de la mondialisation
pousse également dans le sens des privatisations et de l’ouverture. Le
marché pourrait bien finir par l’emporter, il peut s’accommoder du désordre
politique, et les Européens ne s’en trouveraient que mieux : le risque
d’harmonisation forcée serait diminué, pour le plus grand bien des contribuables,
des entrepreneurs et des candidats à l’emploi.
Reste enfin
le scénario de la libération. C’est celui qu’exigerait la raison économique.
Il supposerait le renoncement à toute organisation politique de l’Europe,
réduite à n’être qu’un « grand marché », ce qui désole évidemment
«étatistes », souverainistes et socialistes. Mais, je le répète,
l’échange marchand et l’ouverture aux autres sont les seuls gages d’une
paix durable, d’un « développement durable » des économies européennes.
Or le Monténégro pourrait se rallier à ce noyau de peuples qui veulent
faire de l’Europe un espace plutôt qu’un pouvoir : Tchèques, Baltes,
Hongrois, Bulgares, etc. La question turque
serait réglée du même coup. On pourrait enfin passer aux choses sérieuses
en Europe : diminuer le poids exagéré des Etats et de leurs administrations
publiques, élargir l’état de droit, donner aux jeunes l’espoir et l’esprit
de la compréhension entre nations, écarter le spectre du choc des cultures
pour aller vers une civilisation retrouvée. Et pourquoi pas ?
Jacques
Garello
Le 5 Juin 2006
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