SCHUMAN ET MONNET
Faute de pouvoir regarder le futur et de réaliser
les réformes qui le prépareraient, la France ne cesse de célébrer les
anniversaires, et de rechercher dans le passé quelque motif de fierté.
La semaine qui vient de s’écouler était particulièrement
riche. Le 8 mai nous avons célébré une victoire que nous devons largement
à ces Américains que nous haïssons tant aujourd’hui.
Le 10 mai nous nous sommes rappelés qu’il y a vingt
cinq ans nous étions passés « de l’ombre à la lumière » (Jack
Lang dixit). Nous avons rendu hommage à François MITTERRAND qui, lui,
n’a jamais été importuné par la « dictature de la rumeur » ni
mêlé à quelque affaire crapuleuse : la francisque, les jardins de
l’Observatoire, la rue de Bièvres et la gente Mazarine, les
écoutes irlandaises, les suicides en série, tout cela n’était que rumeurs,
mais ses amis socialistes nous ont rappelé ces jours-ci qu’il n’y avait
pas à s’en occuper, compte tenu des éminents services que ce grand homme
d’Etat a rendus à la République.
Ce même 10 mai nous étions invités à célébrer l’abolition
de l’esclavage et, une fois de plus, à battre notre coulpe pour les crimes
que nous avons commis. La loi de Madame TAUBIRA a été prétexte à de grands
témoignages de repentance et à l’accomplissement d’un « devoir de
mémoire » : il faut se rappeler, n’est-il pas vrai, que « la
colonisation n’a été qu’exploitations et exactions » et les écoliers
en seront dûment instruits.
Mais le 9 mai n’a pas été oublié non plus :
cinquante ans d’institutions européennes, et son histoire révisée par
le « politiquement correct » - donc à enseigner aux Français,
écoliers ou citoyens. On nous a une fois de plus servi l’Europe à la sauce
constructiviste, et j’ai entendu plusieurs discours, de droite comme de
gauche, pour déplorer le mauvais coup d’arrêt porté l’an dernier au progrès
des institutions politiques et pour dénoncer le danger d’une Europe qui
ne serait qu’un « grand marché » : pouah !
La tonalité était exactement celle de Jean Monnet.
Ce haut fonctionnaire, qui n’a jamais eu de mandat électif, ne rêvait
que d’une administration européenne centralisée. Chargé de coordonner
les moyens logistiques des armées alliées pendant la première guerre mondiale,
il fut curieusement à nouveau investi de la même mission en 1943. Il avait
retiré de cette double expérience une leçon dont il voulait nous faire
profiter : c’est l’union qui fait la force ! Il n’a cessé de
souligner que la victoire alliée était le fruit d’une unité de commandement
et d’une organisation logistique planifiée. Par conséquent il redoutait
que l’Europe en reconstruction ne retombe dans la division, et il dénonçait
« l’anarchie du marché ». Voilà pourquoi il fut le créateur
de la « Haute Autorité » Charbon Acier (CECA) en même temps
que l’inventeur de la « planification à la française ». Il n’eut
pas de mal à convaincre de Gaulle, qui a toujours vu dans le marché un
instrument de domination des Américains sur le reste du monde : « Si
le marché régnait en maître, ce sont les Américains qui régneraient en
maîtres. Tout ça n'est qu'un simple camouflage de l'hégémonie américaine.
Si nous suivions le marché les yeux fermés, nous nous ferions coloniser
par les Américains » (1963). Aujourd’hui c’est la même vision de
l’Europe qui inspire nos constructivistes, de Jacques Delors à Valéry
Giscard d’Estaing, mais aussi bien nos souverainistes, de Villiers à Buffet :
surtout pas le marché, surtout pas la concurrence (version hard), le marché
sous surveillance, la concurrence, la concurrence harmonisée (version
soft).
On fait facilement l’amalgame entre Jean Monnet et
Robert Schuman. Sans doute les deux hommes se sont-ils côtoyés et ont-ils
ensemble guidé les premiers pas de la construction européenne. Mais Schuman,
c’était aussi Adenauer et Gasperi, et les trois
hommes politiques avaient une vision très simple et assez naturelle du
futur européen. D’une part ils voulaient rapprocher des peuples dramatiquement
engagés dans des luttes fratricides pendant la première moitié du siècle.
Aujourd’hui nous pouvons dire qu’ils ont réussi. Les Européens ont retrouvé
les principes de civilisation dont ils sont communément issus, et il faut
toute la laïcité militante et agressive des dirigeants français actuels
et de tous bords pour nier le poids de la chrétienté dans l’émergence
de cette civilisation (va-t-on interdire d’en parler aux écoliers ?).
Avec la chute du mur de Berlin, la famille européenne a pu à nouveau « respirer
avec ses deux poumons » (Jean Paul II). C’est l’Europe « de
l’esprit et du cœur » (Cardinal Martini).
D’autre part, le trio Schuman-Adenauer-Gasperi
ne se faisait aucune illusion sur les institutions politiques. Ils ont
intelligemment commencé la construction européenne par une communauté
économique, et ils ont – à la différence de Jean Monnet et sous l’influence
de Ludwig Erhard et de Luigi Einaudi – misé sur l’ouverture des frontières
internes et externes, faisant confiance au libre échange pour réapprendre
aux Européens à vivre ensemble. Voilà pourquoi l’Europe est devenue « un
géant économique et un nain politique ». A Pierre Pflimlin qui me
servait cet argument, j’ai répondu jadis que « l’Europe est devenue
un géant économique parce qu’elle était un nain politique ». Pas
de politique, c’est moins de réglementation, moins de bureaucratie, moins
d’impôts, moins de démagogie et de redistribution clientéliste, moins
de privilèges, moins de protection des monopoles. La preuve de la nocivité
de la politique, c’est l’échec complet de la « politique » agricole
commune, le seul domaine où l’Europe ait réellement échoué – mais à l’époque
du Traité de Rome déjà la tyrannie du statu quo s’exerçait efficacement !
Une politique européenne, pour quoi faire d’ailleurs ?
L’idée d’une Europe politique n’est que l’expression nostalgique d’un
troisième bloc, ou d’une troisième voie. Or, la troisième voie c’est
pas de voie du tout, comme dit Vaclav KLAUS ; il n’y a qu’un choix,
entre civilisation et barbarie, entre le bien et le mal. Mais, dans ces
temps de relativisme, sait-on encore ce qu’est le bien ?
Il n’est pas étonnant que l’on ne sache pas ce qu’est
l’Europe, ni ce qu’a été le 9 mai 1950.
Jacques
Garello
Le 15 Mai 2006
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