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Pour résumer
ma thèse : Giscard a été élu comme l'homme de la rupture. Il n'a rien
rompu du tout. Et en 1981 il s'est présenté sous la devise " Changement
dans la continuité ", ce qui signifiait qu'il se proposait de tenir au
cours du second septennat les promesses qu'il n'avait pas honorées pendant
le premier. Et finalement c'est Mitterrand qui a réalisé le changement
dans la continuité, assurant la pérennité du socialisme français au-delà
des clivages droite-gauche.
Lorsqu'il
est élu en 1974, VGE incarne réellement le changement. Il n'est ni marxiste
ni gaulliste. Il ouvre une troisième voie que ses amis et partisans considèrent
comme la voie libérale : voici enfin du nouveau en France ! De plus, il
est élu sans le soutien d'aucune formation politique importante et si
les dissidents gaullistes conduits par Jacques Chirac lui apportent leurs
voix, la victoire est le fait d'un jaillissement de la société civile.
Partout en France des comités se créent spontanément pour soutenir sa
candidature, ils sont animés et organisés, de façon très professionnelle,
par des chefs d'entreprises, des gens des professions libérales, de jeunes
étudiants, des universitaires - mais ils sont rejoints par tout ce peuple
français qui ne se reconnaissait pas dans la " république des copains
et des coquins " et qui ne voulaient pas davantage de la gauche marxiste.
Pieds noirs, petits commerçants, ouvriers et employés lassés des diktats
syndicaux : tous ces gens aspiraient à quelque chose de nouveau, ils l'avaient
trouvé.
Une fois
élu, VGE retombe dans les ornières de la V° République : politique politicienne,
libéralisme avancé, diplomatie neutraliste. Dès le début, VGE a donc préparé
son échec. Mais, plus grave encore, il a déçu les Français et affaibli
la France.
Il s'est
d'abord empressé de vouloir former son propre parti, l'UDF, qui n'a pas
attiré les gens qui l'avaient porté au pouvoir, mais s'est transformé
très vite en machine de guerre contre les gaullistes. Chirac premier ministre
certes, mais les escarmouches quotidiennes au Parlement et au gouvernement
avec le parti gaulliste, au point que Jacques Chirac en 1976 quitte le
navire pour se mettre en position de challenger. La société civile, un
instant présente dans le débat public, est renvoyée à ses chères études
: vivent les politiciens !
Au programme
commun de la gauche VGE oppose le " libéralisme avancé " ; " comme le
fromage " disait Gustave Thibon. On confond libéralisme et laxisme, laissez-faire
et laisser aller. Les moeurs sont dissolues, les prisonniers sont honorés,
la corruption reprend ses droits. Et les impôts, les prélèvements obligatoires,
les réglementations commencent à s'abattre sur la population. On est dans
un étatisme galopant. " Ne dites pas aux Français que je suis socialiste,
ils me croient libéral " : cet aveu de Giscard dans Paris Match à la veille
de mai 1981 lui coûtera très cher. Médecins, entrepreneurs et artisans
ne lui pardonneront pas le dirigisme croissant. De 1974 à 1981 les prélèvements
obligatoires passent de 35 à 42 % ; Giscard avait fixé la barre du socialisme
à 40 !
Quant à la
diplomatie, elle s'est inscrite dans la grande tradition gaullienne. Le
couple franco-allemand, avec la solide amitié qui lie VGE à Helmut Schmidt,
dans une commune religion de l'Etat Providence et du " modèle rhénan ",
dans une commune réserve à l'égard de l'atlantisme. Il ne faut pas se
couper de l'URSS, et Giscard dépose une gerbe de roses rouges sur la tombe
de Lénine, et rend une visite d'amitié à Ceaucescu. Le réseau mafieux
en Afrique est bien protégé, les nouvelles équipes partagent le gâteau
avec les gaullistes et les socialistes. L'affaire Bokassa n'est un scandale
que pour ceux qui ignorent la nature des liens tissés de longue date entre
politiciens français et dictateurs africains, mais que Giscard n'a pas
rompus.
Voilà donc,
rapidement dit, et sans doute sans les nuances voulues, pourquoi la rupture
n'en a pas été une. Rompre ce n'est pas prendre la place de l'autre. Rompre
c'est mettre fin à cette dérive qui fait de la France le pays des privilèges,
des inégalités scandaleuses entre public et privé, le pays des impôts
aveugles pour financer des dépenses inconsidérées, la patrie du désordre
social entretenu par les syndicats, la nation infidèle aux valeurs de
la civilisation et de la liberté et incapable de les défendre au niveau
international. Rompre, c'est changer le personnel dirigeant, les technocrates
issus de l'ENA, les polytechniciens de l'Institut Auguste Comte, précisément
créé par Giscard, dans la grande tradition saint-simonienne. Rompre c'est
rejeter la monarchie, c'est cesser de manipuler l'opinion publique pour
amener le peuple là où le veut le Président.
Voilà la
véritable leçon du giscardisme, notable avatar du socialisme à la française.
Que nos candidats y songent sérieusement dans les mois à venir. Nous serons
quelques-uns d'ailleurs à le leur rappeler, pour ne pas transformer l'espoir
en cauchemar.
Jacques Garello
Le 2 octobre 2006
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