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Pour expliquer
l’affaire, il faut remonter à son origine. Dans les années 1930, une bataille
intellectuelle très intense a opposé les libéraux Von HAYEK et von MISES (la fameuse
« école de Vienne ») et les partisans de la planification socialiste
Oskar LANGE, Nicolas KALDOR et Michael KALECKI. Objet du débat : une planification
bien conçue, à partir de calculs rationnels, peut-elle aboutir à une organisation
de la production aussi efficace que celle qui résulterait du libre jeu du marché ?
Si l’on veut encore (bien que ce ne soit pas équivalent) : peut-on, par le
calcul, « singer » le marché ? L’enjeu politique était considérable :
pour LANGE et les socialistes il fallait accréditer dans le grand public d’une
part l’idée qu’il y avait un autre système que celui de l’économie de marché et
que les planificateurs (à commencer par ceux de l’URSS) étaient dans la bonne
voie, d’autre part que le système planificateur aurait l’avantage de ne pas utiliser
les institutions du marché, sources d’exploitations et de crises, et notamment
le droit de propriété. La planification
aurait donc tous les avantages du marché, puisqu’elle serait aussi efficace que
lui, sans en avoir les inconvénients. Voilà bien la « troisième voie »
cherchée depuis un siècle ! La victoire,
dans les faits, devait aller à l’économie de marché, après un demi-siècle de planification
n’ayant apporté que misère et totalitarisme. Dans la théorie économique aussi,
les auteurs ont finalement convenu que la planification était un leurre. Voilà
qui prouvait la supériorité des arguments de HAYEK et MISES. HAYEK en
particulier avait insisté sur un aspect décisif du marché, que visiblement ses
détracteurs avaient oublié : le marché est un processus, et non pas le résultat
d’un calcul d’optimalité. En d’autres termes, nul esprit humain, nul ordinateur
ne peut « simuler » le marché, parce le marché progresse en secrétant
lui-même les informations dont il a besoin, et qui étaient inconnues au départ.
Le marché se fait en marchant. Plus précisément encore : ce sont les personnes
impliquées dans les transactions qui apprennent au courant de leurs opérations
ce qu’ils ne savaient pas au départ, car ils ne connaissaient pas les réactions
des autres, ils prennent peu à peu conscience de ce qui est faisable ou non, des
prix praticables ou non, au fur et à mesure que les prix eux-mêmes évoluent :
les prix sont des informations décisives pour les opérateurs. Les scolastiques
de l’Ecole de Salamanque au XVIème siècle voyaient même dans le marché quelque
chose de « divin » : aucun esprit humain n’étant en mesure de contenir
toutes les informations actuelles et a fortiori futures ! Par comparaison
les planistes du XXème siècle ont cru tout comprendre et tout organiser parce
que leur « rigueur » logique était absolue. C’était « la présomption
fatale », dira HAYEK. Les élèves
de HAYEK, et HURWITZ en particulier, ont voulu aller plus loin, et ont voulu démontrer
mathématiquement que le marché était toujours plus efficace que le calcul rationnel
pour peu que certaines structures institutionnelles soient donnés. Ils ont eu
pour mérite, notamment Roger MYERSON, d’insister sur les institutions qui vont
de pair avec le marché, comme HAYEK l’avait souligné, et ils ont ainsi légitimé
« l’économie institutionnelle » à laquelle j’ai d’ailleurs consacré
la plus claire partie de mes enseignements. Mais il ne m’est jamais venu à l’idée
de « démontrer » mathématiquement l’impact rigoureux et irréversible
des institutions sur le marché – ne serait-ce d’ailleurs que parce que les institutions
elles-mêmes sont évolutives. Mais des
esprits aussi brillants que nos trois lauréats ne pouvaient s’empêcher d’utiliser
les instruments mathématiques pour démontrer ce qui ne pouvait l’être. C’est la
rançon que notre science paye aux mathématiciens. Au lieu de demeurer une science
de l’homme, et d’admettre le jeu des erreurs et des essais, et la rationalité
limitée de l’esprit humain (qui permet de repérer et réparer les erreurs, mais
qui ne peut appréhender la vérité – thème de la négativité cher à Thomas d’Aquin),
nos brillants économistes ont franchi la barrière du raisonnable pour s’enfermer
dans le monde du rationnel. Comme mon
ami et collaborateur Emmanuel MARTIN, j’ai apprécié le commentaire de la revue
« Reason » : c’est comme si l’on voulait, à partir des algorithmes
génétiques, recréer la vie ; la vie est quelque chose de merveilleux dont
aucun calcul ne peut rendre compte. Continuons
à aimer et faire aimer l’économie de la vie. Continuons à voir dans le marché
la « main invisible ». Elle est plus efficace que tous les systèmes
d’équation, à coup sûr, mais surtout elle est vivante, elle passe par l’homme,
imparfait mais perfectible. Jacques
Garello Le
22 octobre 2007
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