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UN TOUR POUR RIEN PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Jacques Garello   
Lundi, 15 Mars 2010 01:00
 Bulletin électoral

J’écris cet éditorial à la veille du premier tour des élections régionales. Mes fidèles lecteurs auront sans doute remarqué qu’en la circonstance je suis resté d’une discrétion exemplaire – certains auront peut-être regretté que je n’aie pas affiché plus ouvertement mon soutien au NPA, ce nouveau parti anticapitaliste de Monsieur Besancenot qui a toute ma sympathie.

C’est que je respecte la liberté de choix des lecteurs électeurs, et c’est aussi parce que je pense que ce premier tour est réellement un tour pour rien. 

Sa signification politique est triviale. S’agit-il de plébisciter ou de pénaliser le président et son gouvernement ? Il me surprendrait que les foules se mobilisent pour soutenir la majorité actuelle ou pour la condamner. Le taux d’abstention confirmera sans doute que la plupart des Français nourrissent quelque désenchantement à l’égard de la classe politique, les uns étant déçus dans leurs attentes, les autres n’attendant rien mais ne voyant pas pourquoi ils iraient voter, d’autres enfin lassés d’émettre des votes négatifs puisqu’ils ne servent à rien de positif.  

S’agit-il de mieux connaître la cote des partis ? Le taux d’abstention prive la consultation de toute signification. Mais je me risquerai à un pronostic sans originalité : on observera sans doute la poussée des Verts, l’effondrement du Modem, ainsi que de l’extrême gauche, le retour du Front National, et la quasi stabilité de l’UMP et du PS.  

S’agit-il maintenant de modifier le paysage politique des régions actuellement dominées par la gauche ? Tous les pronostics concordent pour conclure au statu quo, parce que la gauche peut facilement se regrouper au deuxième tour, tandis que la droite ne voudra pas s’allier avec le Front National, suivant une tradition qui n’a réussi qu’à radicaliser les positions des exclus et à offrir les régions à la gauche sur un plateau. Seules deux ou trois régions seraient susceptibles de mener à un affrontement serré au deuxième tour, où la gauche sera malgré tout à nouveau favorite.

 S’agit-il enfin d’espérer un changement dans la politique des régions ? Si les sortants sont reconduits, ils reprendront naturellement leurs bons principes : gaspillages budgétaires et hausse des prélèvements, multiplication des fonctionnaires régionaux, créations de structures d’accueil pour leur clientèle, équipements somptuaires, endettement, etc. Dans le cas contraire, on ne sait pas quelle rupture on pourrait attendre de conseillers régionaux qui ont été très discrets sur les changements qu’ils introduiraient.

Comment d’ailleurs les régions pourraient-elles changer de politique quand on ne sait même pas quelles sont leurs compétences, et quand l’heure de la vraie décentralisation a été sans cesse retardée ?

 Voilà d’ailleurs ce qui me fait dire, essentiellement, qu’il s’agit d’un tour pour rien, et je dirai même deux tours pour rien. De mon point de vue, des élections devraient non pas régler le rythme de l’alternance des partis au pouvoir, mais donner la parole aux citoyens pour qu’ils puissent faire des choix fondamentaux sur le degré d’autonomie et de pouvoir qu’ils veulent accorder aux responsables des régions. Ces choix n’ont pas été proposés, puisque l’avenir des régions est inscrit sur les tablettes du pouvoir jacobin, et que la réforme de l’Etat n’a jamais été sérieusement mise en chantier à ce jour.

 Dans cette Lettre j’ai tenu à présenter les points essentiels d’une étude proposée par l’un de nos administrateurs, le professeur Jean Philippe Feldman. Cette étude commence par démontrer l’échec, pour ne pas dire la vacuité, des conclusions de la commission Balladur, qui devait bouleverser la structure de notre vie publique mais qui a en fait accouché d’une souris. Cette étude mesure aussi tout ce que le jacobinisme coûte aux citoyens français : hausse vertigineuse des impôts, endettement, bureaucratie, etc. Sans doute le passage des socialistes à la tête des régions a-t-il joué un rôle accélérateur, mais en soi le centralisme est toujours la formule la moins économique et la moins démocratique. L’étude se termine enfin par un rappel de ce qui devrait donner aux régions françaises une consistance comparable à celle que connaissent les régions dans tous les grands pays de l’Union : Allemagne, Italie, Espagne, Belgique. Dans ces pays, on est bien entendu assez loin de la fédération helvétique, voire même de la fédération américaine, mais la décentralisation fiscale, sociale, culturelle et politique y a quelque place.

Jean Philippe Feldman rappelle que les vrais principes de la décentralisation sont le fédéralisme fiscal (les instances locales perçoivent l’impôt, et en reversent éventuellement une part à l’Etat – c’est ce qui se passe entre les Etats membres de l’Union européenne vis-à-vis du budget européen), le principe de subsidiarité (les affaires se règlent au niveau local, l’instance supérieure n’intervenant qu’à titre subsidiaire), et une participation démocratique avec des procédures référendaires (comme les « votations » des cantons helvétiques).

C’est précisément cette démocratie locale que les citoyens français cherchent en vain aujourd’hui. Elle est la grande absente de cette consultation, pour laquelle les candidats ont été choisis par les états-majors nationaux de chaque parti - et souvent totalement inconnus sur place, pour laquelle les programmes sont opaques, utopiques et sans signification sur le terrain, pour laquelle l’enjeu est inconnu puisqu’on ne sait pas où se situe la région.

Les agences de communication ont bien compris que la seule chance d’intéresser les électeurs au scrutin était de le personnaliser : c’est pour ou contre Pécresse, Frêche, Vauzel ou Royal. Visiblement, à l’heure présente, la mobilisation est insuffisante. 

Le danger de la situation, c’est que les affaires de la démocratie française n’avancent pas beaucoup. Notre démocratie souffre déjà d’un trop plein médiatique, syndical, idéologique. La politique est devenue l’art d’empêcher les Français de comprendre ce qui se passe et d’exprimer de vrais choix. C’est « la démocratie réduite aux urnes », dit Yves Cannac. C’en est au point que les urnes elles-mêmes éloignent les électeurs, et que l’on fait des premiers tours pour rien.

Je me trompe peut-être, rendez-vous est pris au lendemain du deuxième tour. Pour rien ?

 

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