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L’économie mathématique

Les études d’ingénieur de Léon Walras l’ont conduit à rêver d’une science économique qui serait plus rigoureuse, parce qu’elle utiliserait un langage mathématique. Comme Jevons, Walras utilise le principe du « calcul à la marge » pour expliquer la logique des choix individuels.

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Écrit par Jacques Garello   
Lundi, 22 Octobre 2007 01:00
 Nobels 2007

Titre paradoxal pour commenter l’œuvre non moins paradoxale des trois lauréats du Nobel d’Economie décerné à la fin de la semaine dernière.

Leonid HURWICZ, Eric MASKIN et Roger MYERSON ont été couronnés pour leurs travaux sur la théorie de la conception des mécanismes (mechanism design theory). Je dirais que je m’en réjouis, mais encore paradoxalement, je le déplore.

Pour expliquer l’affaire, il faut remonter à son origine. Dans les années 1930, une bataille intellectuelle très intense a opposé les libéraux Von HAYEK et von MISES (la fameuse « école de Vienne ») et les partisans de la planification socialiste Oskar LANGE, Nicolas KALDOR et Michael KALECKI. Objet du débat : une planification bien conçue, à partir de calculs rationnels, peut-elle aboutir à une organisation de la production aussi efficace que celle qui résulterait du libre jeu du marché ? Si l’on veut encore (bien que ce ne soit pas équivalent) : peut-on, par le calcul, « singer » le marché ?

L’enjeu politique était considérable : pour LANGE et les socialistes il fallait accréditer dans le grand public d’une part l’idée qu’il y avait un autre système que celui de l’économie de marché et que les planificateurs (à commencer par ceux de l’URSS) étaient dans la bonne voie, d’autre part que le système planificateur aurait l’avantage de ne pas utiliser les institutions du marché, sources d’exploitations et de crises, et notamment le droit de propriété.

La planification aurait donc tous les avantages du marché, puisqu’elle serait aussi efficace que lui, sans en avoir les inconvénients. Voilà bien la « troisième voie » cherchée depuis un siècle !

La victoire, dans les faits, devait aller à l’économie de marché, après un demi-siècle de planification n’ayant apporté que misère et totalitarisme. Dans la théorie économique aussi, les auteurs ont finalement convenu que la planification était un leurre. Voilà qui prouvait la supériorité des arguments de HAYEK et MISES.

HAYEK en particulier avait insisté sur un aspect décisif du marché, que visiblement ses détracteurs avaient oublié : le marché est un processus, et non pas le résultat d’un calcul d’optimalité. En d’autres termes, nul esprit humain, nul ordinateur ne peut « simuler » le marché, parce le marché progresse en secrétant lui-même les informations dont il a besoin, et qui étaient inconnues au départ. Le marché se fait en marchant. Plus précisément encore : ce sont les personnes impliquées dans les transactions qui apprennent au courant de leurs opérations ce qu’ils ne savaient pas au départ, car ils ne connaissaient pas les réactions des autres, ils prennent peu à peu conscience de ce qui est faisable ou non, des prix praticables ou non, au fur et à mesure que les prix eux-mêmes évoluent : les prix sont des informations décisives pour les opérateurs.

Les scolastiques de l’Ecole de Salamanque au XVIème siècle voyaient même dans le marché quelque chose de « divin » : aucun esprit humain n’étant en mesure de contenir toutes les informations actuelles et a fortiori futures ! Par comparaison les planistes du XXème siècle ont cru tout comprendre et tout organiser parce que leur « rigueur » logique était absolue. C’était « la présomption fatale », dira HAYEK.

Les élèves de HAYEK, et HURWITZ en particulier, ont voulu aller plus loin, et ont voulu démontrer mathématiquement que le marché était toujours plus efficace que le calcul rationnel pour peu que certaines structures institutionnelles soient donnés. Ils ont eu pour mérite, notamment Roger MYERSON, d’insister sur les institutions qui vont de pair avec le marché, comme HAYEK l’avait souligné, et ils ont ainsi légitimé « l’économie institutionnelle » à laquelle j’ai d’ailleurs consacré la plus claire partie de mes enseignements. Mais il ne m’est jamais venu à l’idée de « démontrer » mathématiquement l’impact rigoureux et irréversible des institutions sur le marché – ne serait-ce d’ailleurs que parce que les institutions elles-mêmes sont évolutives.

Mais des esprits aussi brillants que nos trois lauréats ne pouvaient s’empêcher d’utiliser les instruments mathématiques pour démontrer ce qui ne pouvait l’être. C’est la rançon que notre science paye aux mathématiciens. Au lieu de demeurer une science de l’homme, et d’admettre le jeu des erreurs et des essais, et la rationalité limitée de l’esprit humain (qui permet de repérer et réparer les erreurs, mais qui ne peut appréhender la vérité – thème de la négativité cher à Thomas d’Aquin), nos brillants économistes ont franchi la barrière du raisonnable pour s’enfermer dans le monde du rationnel. 

Comme mon ami et collaborateur Emmanuel MARTIN, j’ai apprécié le commentaire de la revue « Reason » : c’est comme si l’on voulait, à partir des algorithmes génétiques, recréer la vie ; la vie est quelque chose de merveilleux dont aucun calcul ne peut rendre compte.

Continuons à aimer et faire aimer l’économie de la vie. Continuons à voir dans le marché la « main invisible ». Elle est plus efficace que tous les systèmes d’équation, à coup sûr, mais surtout elle est vivante, elle passe par l’homme, imparfait mais perfectible.

 

Nouvelle Lettre de la semaine


Au sommaire du n°1341 du 15 novembre 2017

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