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NOUVELLE POLITIQUE INDUSTRIELLE : UN AIR CONNU PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Jacques Garello   
Lundi, 01 Mai 2006 01:00
 Voyant

L’industrie a besoin de liberté. A-t-elle besoin d’une politique ?

Jacques CHIRAC a présenté la « Nouvelle Politique Industrielle » : six projets industriels majeurs.

Je voudrais d’abord saluer comme il convient la hauteur de vue de notre Président. Alors que de vulgaires esprits ne cessent de pleurer sur le déclin de la France, alors que des gens mal intentionnés font de notre pays le champion du chômage, des déficits, des dettes et de la faillite des entreprises, Jacques CHIRAC montre la voie. « Une dynamique nouvelle est lancée ».

S’écartant heureusement des autres pays, « la France fait le choix de la science, de l’innovation et de l’industrie ». Depuis BOSSUET on n’avait jamais entendu si brillante oraison funèbre ; le Faucon de l’Elysée est à l’économie française ce que l’Aigle de Meaux a été à Madame.

Je me suis ensuite avisé que Jacques CHIRAC veut réaliser aujourd’hui ce que personne n’a réussi jusque là : « inventer les procédés, les applications et les produits de demain ». Jadis les pères de la planification française s’y étaient essayés. Pierre Massé avait défini le plan comme « l’anti-hasard » : le planificateur garde l’économie à l’abri de l’incertitude, il annonce, prépare et gère le futur. Hélas, il a fallu déchanter. Aucun des quelque douze plans successifs préparés par notre « Commissariat » (un relent d’économie policière sans doute) n’a été mené à son terme, et la planification française est devenue « décorative », comme disait Daniel Villey. Faut-il s’étonner de cet échec ? Il est évidemment de même nature que celui qu’a connu la planification impérative des Soviets puisqu’il participait de la même « présomption fatale » (Hayek) : éliminer l’incertitude du futur, construire un futur imaginaire à partir de schémas pré-établis, alors que la vie économique, et la vie tout court, est faite « d’incertitude radicale », car il y a des éléments du futur que l’on ne peut même pas imaginer. Ainsi s’accorde-t-on pour dire que nous n’avons pratiquement aucune chance de connaître plus de 20% des produits qui se vendront et s’achèteront dans trente ans d’ici. La raison fondamentale de cette incertitude est le comportement des êtres humains : ils ne refont jamais les mêmes choix, parce qu’ils les éclairent sans cesse des leçons de leur expérience. De plus, l’homme est créatif, inventif, et trouve des formules inattendues. Les planificateurs ne pourraient fixer leur futur qu’en éliminant le pouvoir de choix, le marché, et encore mieux en éliminant l’homme et sa créativité. Mais évidemment il appartient à quelques esprits supérieurs (et sur ce terrain le personnage de Jacques CHIRAC est dominant) de se croire plus avertis que les autres ; au demeurant ne sont-ils pas guidés par l’obsession de l’intérêt général, dont eux seuls connaissent la nature concrète ? Quos vult perdere…

J’ai encore regardé dans le détail comment fonctionnait ce « pari sur l’innovation ». D’abord, il s’agit, évidemment, de mettre notre argent de contribuable à la disposition d’un nouveau « machin », l’Agence de l’innovation industrielle » (AII) : elle dispose aujourd’hui de 1,7 milliards d’euros qui seront 2 milliards à partir de la prochaine loi de finances. En France tout commence par des impôts. Ensuite, cette AII va sélectionner les fameux projets qui donnent la clé du futur. Pour l’instant, c’est le projet de « Google européen », appelé Quaero qui reçoit l’aide la plus importante, 250 millions (16% du total). Il n’en faut pas moins pour contester le monopole acquis par le sale impéraliste américain qui remet en cause notre exception culturelle. On notera avec intérêt la place des industries agricoles, puisque la Bio Hub reçoit 96 millions, et l’acharnement sur les voies du TGV (que nous n’avons jamais réussi à vendre) avec le Néoval de Siemens. D’autres projets ne sont que des récupérations d’innovations déjà existantes, comme le Homes de Schneider (régulation thermique des appartements), le VHD de Peugeot (véhicule hybride diesel, mais on y adjoint un peu de carburant « naturel » pour aider les paysans). Evidemment, le choix de ces projets n’a été fondé sur aucune étude de marché : on ne sait pas ce que les concurrents du monde entier sont capables d’offrir dans ces secteurs, on ne sait pas davantage ce que les consommateurs souhaiteront réellement : on achètera français. Ainsi, comme toujours, ce plan sera-t-il une « ardente obligation ». Et si les gens ne se sentent pas obligés, va-t-on les obliger « ardemment » (disait Gaston Leduc) ?

J’aurais pu être rassuré par quelques autres aspects de ce montage : ne se fait-il pas en partenariat avec de grandes industries françaises et allemandes ? De grands patrons n’ont-ils pas établi la liste des priorités ? C’est alors que j’ai retrouvé soudainement mes souvenirs de jeunesse. « Mais bon sang, c’est vrai ! » : comme Maigret ou Poirot j’ai vu l’évidence. Jacques CHIRAC vient de ressortir des cartons le « plan des directeurs » : un système inventé il y a soixante ans par la République Démocratique Allemande (la bien nommée), où les dirigeants du Parti avaient abandonné la voie politique et le vote du peuple pour se tourner vers les grands directeurs des grands kombinats est-allemands : la technocratie au service du pouvoir, la science et la technique au service de l’intérêt national, le « nouvel Etat industriel » imaginé par le génial Galbraith.

Nous y voici donc : des fonds publics répartis suivant des critères « scientifiques » à ceux qui nous guideront dans le futur, et par-dessus tout cela, la certitude de créer « des dizaines de milliers d’emplois », de garantir le « développement durable ». Rassurez-vous donc, braves gens. Vous qui pensiez à tort que la France a besoin de liberté, de concurrence et d’innovation responsable par des entrepreneurs libérés de la fiscalité et de la réglementation, vous n’aviez rien compris de ce qu’est le futur : c’est le fameux capitalisme d’Etat, qui a toujours la tare d’être capitaliste (puisqu’il y a des entreprises « privées » dans le circuit) mais la vertu d’être d’Etat, à grands coups de subventions, de technocratie et d’un peu de corruption. Vive le plan des directeurs ! Vive l’AII !

 

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Au sommaire du n°1333 du 12 septembre 2017


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