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48 pages, 22 portraits, 5€

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Les produits s’échangent contre les produits

Cette formule est aujourd’hui connue sous le nom de « loi de Say ».

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Lundi, 19 Janvier 2004 01:00
 Moeurs politiques

« En France, on dîne de têtes, c’est le plat national » (Jean Anouilh). Dans ma jeunesse j’aimais beaucoup cette pièce mi rose mi noire d’Anouilh : « Pauvre Bitos ou le dîner de têtes ». Avec son humour grinçant et son intelligence brillante, le grand dramaturge décrivait l’hypocrisie des mœurs politiques, et l’art de détruire ses adversaires dans le cadre d’élégants repas.

Il n’y a évidemment aucun rapport entre ces souvenirs d’une jeunesse lointaine et le dîner donné par Nicolas Sarkozy à cent cinquante parlementaires, prolongé par les vœux à la presse de notre sémillant ministre de l’intérieur.

Cependant, à y regarder de plus près, l’initiative de Nicolas Sarkozy pourrait passer pour l’une de ces frondes mondaines où les invités se répandent en aménités sur les absents, qui ont toujours tort. Certains parlementaires ont affirmé à leur arrivée à l’hôtel Beauvau qu’ils étaient là afin de marquer toute leur admiration pour l’œuvre sécuritaire accomplie par le jeune ministre depuis dix huit mois. Mais cette manifestation manquait, me semble-t-il, de discrétion et de spontanéité. Bien que les convives s’en soient défendus, il flottait dans l’air un parfum de conjuration. Alors conjuration ou pas ? Et si conjuration, pour quoi faire ?

Nicolas Sarkozy et les participants au dîner de têtes n’ont abusé personne. Cette rencontre prolongeait cette fameuse séance où soudainement les secrets du miroir devant lequel se rase le ministre de l’Intérieur ont été dévoilés à des millions de téléspectateurs : « je songe à être candidat ». Depuis lors, Nicolas Sarkozy se tient sur le fil du rasoir, partagé entre sa fidélité légendaire au Président de la République et son désir de ne pas décevoir tous ceux qui pensent que les portes de l’Elysée seront bientôt ouvertes, porte de sortie pour l’un, porte d’entrée pour l’autre. Donc il ne faut conjurer de rien.

Mais pourquoi diable conjurer ? Le moment semble mal choisi. A la veille d’élections importantes et à l’issue incertaine, les divisions de la majorité actuelle peuvent lui coûter cher. Il semble déraisonnable à première vue d’offrir à la gauche des conseils régionaux et généraux que tout préparait à tomber dans l’escarcelle de la droite. Mais peut-être le ministre de l’Intérieur, mieux informé de l’état de l’électorat que la Présidence, redoute-t-il précisément un échec en mars, prolongé par un autre échec en juin. Dans ce cas, il vaut mieux prendre ses distances avec celui qui apparaît aujourd’hui comme le vrai chef de l’exécutif, responsable de la politique du gouvernement et des mécontentements qu’elle engendre dans tous les milieux. Il n’y a en effet visiblement qu’un domaine et un seul dans lequel les Français, à tort ou à raison, se sentent confortés, c’est celui de la sécurité, et ce domaine c’est celui de Nicolas Sarkozy. En cas de victoire, il pourra s’en attribuer les mérites, en cas de défaite, il pourra faire valoir qu’il s’était désolidarisé des initiatives de l’Elysée et qu’il sera dans le futur le seul recours possible : gagnant-gagnant.

Sans doute le Président et les autres ne sont-ils pas dupes de cette habileté. Mais quelle réponse peuvent-ils lui donner ? Leur espoir est de tabler sur un succès dans un domaine autre que celui de la sécurité. Voilà sans doute pourquoi on s’est donné une priorité nouvelle : la lutte contre le chômage. Les perspectives d’une reprise de la croissance tirée par la prospérité américaine (toute honte bue) paraissent suffisamment solides à Jacques Chirac ; on peut alors tabler sur quelques bonnes statistiques dans les prochaines semaines et démontrer que l’action du gouvernement a été bénéfique. Cette action se manifeste dès le début de l’année par deux initiatives : l’une est la « loi de mobilisation en faveur de l’emploi », l’autre est la réforme du droit du travail (avec le rapport Virville). Cette spéculation sur la croissance me paraît audacieuse à plusieurs égards. D’une part s’occuper de l’emploi après dix huit mois de communication sur la sécurité et la diplomatie est un changement de pied que l’opinion publique n’acceptera peut-être pas. D’autre part prétendre qu’une loi peut suffire à résorber le chômage n’est pas très crédible. Enfin, je ne vois pas comment l’économie française bénéficierait durablement d’une reprise générale alors même que toutes les causes structurelles du chômage français n’ont pas été attaquées et que, bien au contraire, on risque de charger un peu plus la barque en augmentant la fiscalité (pour éponger le trou abyssal du système de protection sociale – maladie et retraites) et en introduisant des rigidités nouvelles sur le marché du travail (le « contrat de mission » me semble diminuer la souplesse des relations entre employeurs et salariés au lieu de l’améliorer). En conclusion Jacques Chirac fait un pari audacieux en souhaitant que le calendrier des statistiques coïncide heureusement avec celui des élections.

Dans la lecture de l’actualité politicienne hexagonale que je viens de vous présenter, je vois donc seulement l’affrontement de deux stratégies de communication. Il me semble en effet que des deux côtés on recherche des effets d’annonce plutôt que des changements de cap. Et voilà où je voulais en venir. Tant que le débat politique français se ramènera au seul affrontement des ambitions personnelles, tant qu’un grand projet de passage rapide et audacieux aux réformes libérales salvatrices ne verra pas le jour, nous serons promis aux petites phrases, aux grands dîners, à l’auto-satisfaction. J’attends avec impatience que les choses changent. Pour l’instant je ne me résous pas à m’enthousiasmer pour le nouveau paysage que nous offrent les princes qui nous gouvernent. Pauvres Français, pauvre Bitos !

 

Nouvelle Lettre de la semaine


Au sommaire du n°1340 du 8 novembre 2017

Editorial : Harcèlement : plan d’urgence ou profonde conversion ?
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