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La crise est inéluctable

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L’UNIVERSITE DE PERPIGNAN PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Jacques Garello   
Lundi, 09 Juin 2003 01:00
 A l'Université de Perpignan

La Gare de Perpignan a été immortalisée par Salvator Dali. L’inventeur des montres molles nourrissait une passion légitime pour ce bâtiment dont la banalité et la bêtise architecturale dépassaient l’entendement.

Aujourd’hui à Perpignan l’Université est en passe de devenir aussi célèbre que la Gare : on y atteint en effet les sommets de l’imaginable stupidité et de la ringardise intellectuelle. Voyons ce qui s’y passe. Voyons aussi les raisons majeures qui ont fait que le sort de la France a été un instant suspendu aux vicissitudes de cette noble institution. Et voyons enfin comment un gouvernement courageux a su remettre la France à l’heure des montres molles.

Ce qui se passe à Perpignan est tout à fait inoffensif. Dans la salle des Professeurs, le portrait de Karl Marx : le ton est donné. Pour réagir contre l’exploitation dont ils sont victimes les enseignants de cette Université se payent en nature : ils se votent des auto-promotions, entre camarades syndiqués. Ils pratiquent aussi un absentéisme systématique à partir du mois d’Avril. Le prétexte est imparable « A partir du mois d’Avril, je répète ma saison estivale durant laquelle j’ai trois concerts par semaine à faire dans les campings ; rendez-vous en Novembre ». Certains prétendent qu’en réalité ces musiciens prosélytes de la culture populaire manipulent le pinceau et le balai aussi bien que le violon ou le hautbois, parce qu’ils doivent remettre en état les gîtes ruraux qu’ils louent l’été, loyers payés de la main à la main. Maintenant, qu’il y ait un incident politique qui mette en péril l’impérialisme gauchiste sur « leur » Université et ils accourent : on ne peut pas compter sur eux pour faire passer les examens, mais ils sont là pour animer les Assemblées Générales, ils étaient même là Lundi à 8 heures du matin pour installer les piquets de grève. Il faut réagir aux tentatives de « normalisation » menées par l’affreux ministre.

Car le sort de la France semblait se jouer à Perpignan. Pas seulement à Perpignan d’ailleurs : à Nice c’est un doyen de Faculté, secrétaire local de la section syndicale au demeurant, qui, « très démocratiquement », avec un Conseil à sa dévotion, « décrète » le report des examens. A Marseille, quelque quarante étudiants de Luminy dressent des barricades et empêchent les autres de composer. Mais Perpignan, c’était un symbole : la lutte contre le pouvoir parisien et son projet de réforme des Universités. « Ils jouent à Mai 68 » a titré un grand quotidien. Car on a cru un instant que la France allait basculer dans la « chienlit » de la Sorbonne. Pourquoi pas Hollande en Mitterrand, Thibaud et Blondel en Marchais et Krasucki ? Pourquoi pas à nouveau le stade Charlety pour prendre le pouvoir sur fond d’union sacrée de la classe des travailleurs syndiqués et du peuple des étudiants ? Comme en 1968, c’est bien d’une rupture avec le système capitaliste qu’ils s’agissait, c’était bien le refus de l’ultra-libéralisme.

Heureusement, la France a échappé à ce péril, parce que le gouvernement a mieux manœuvré que celui de 1968, ou de 1986 (c’est en décembre 1986 avec la loi Devaquet et les manifestations marquées par la mort de Malik Oussekine que les chances de victoire de Jacques Chirac se sont envolées, reconduisant Mitterrand pour sept ans). La manœuvre est connue en termes de navigation sous le nom de « En arrière toutes ». Il n’y aura pas de réforme des Universités de si tôt, le spectre du libéralisme s’évanouit.

Mais y avait-il dans la « réforme Ferry » la moindre intention ou la moindre mesure libérale ? Luc Ferry a su rassurer les professeurs, les étudiants de Perpignan et d’ailleurs sur l’essentiel : pas question de rompre avec le service public des Universités. Les Universités restent dans le giron de l’Etat, les diplômes demeurent nationaux, les enseignants et le personnel bénéficient ad vitam aeternam du statut de la fonction publique, et il n’est jamais venu à l’esprit du Ministre d’instaurer la moindre dose de concurrence, ni de sélection, ni encore moins d’initiative privée, dans les Universités Françaises. Elles pourront donc continuer à cultiver leur médiocrité, à orienter les meilleurs étudiants vers les grandes écoles ou les universités étrangères (scandale !) ou encore les écoles privées et marchandes (scandale encore plus grand). Et elles accueilleront encore longtemps les chômeurs en puissance, les exclus de la vie active. Tout le monde est content, puisqu’il n’est pas question de fourbir pour le compte du patronat les armes de l’exploitation capitaliste. La destination normale de toute cette belle jeunesse est le secteur public, et la plupart des enseignants, ici, savent faire.

Alors que disait cette réforme ? Essentiellement elle voulait introduire une dose supplémentaire de centralisation dans la vie universitaire en faisant du Président d’Université un grand ordonnateur des budgets, des structures et du personnel. On introduisait aussi un brin de démagogie en créant des postes de Vice-Présidents étudiants (voilà de quoi contenter l’UNEF). Quant au rôle des régions, tellement évoqué, il consistait à confier au Conseil Régional des attributions mineures en matière d’équipements sportifs et autres bricoles. L’erreur était dans la présentation du projet, qui portait un chapeau indécent : « assurer l’autonomie et la responsabilité des universités ». Chapeau menteur, masque de carnaval, qui valait bien en effet un hommage à Dali. Et où le rendre mieux qu’à Perpignan ?

 

Jacques Garello

Professeur Emerite à l’Université d’Aix Marseille III
Le 9 Juin 2003

 

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