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CICERON (-160 -43) PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Jacques Garello   
Vendredi, 09 Septembre 2011 01:00

Scepticisme ou relativisme ?

Cicéron est peut-être inclassable : est-il seulement un philosophe ? Sa philosophie est de ne point en avoir, car il ne cache pas son scepticisme à l’égard des différents courants de pensée des Grecs, et seul Platon trouve quelque grâce à ses yeux.

Pour Cicéron la sagesse, commandée par la raison, est de se tenir à l’écart de tout engagement intellectuel, et il admet que plusieurs philosophies puissent permettre de découvrir le « souverain bien » : c’est affaire personnelle, les uns préférant la vertu, les autres le plaisir sans limite, les uns acceptant la douleur et la mort, les autres la refusant. Il ne s’agit pas de subjectivisme, mais bien plutôt de relativisme : à chacun sa vérité, nous suggère la raison. C’est en tout cas un sujet digne d’un débat, dit Cicéron, et l’essentiel est d’admettre le débat. C’est l’esprit « académique ». Apparemment, Cicéron nous laisse sans aucune certitude sur l’homme et sur la société.

L’état de droit

Sa profession de juriste, et son hostilité à la dictature de César, le conduisent pourtant à quelques certitudes sur les institutions de nature à permettre aux hommes d’accéder au souverain bien. Cicéron reprend d’Aristote la théorie du pouvoir, que l’on peut confier à un monarque, à une aristocratie ou au peuple (démocratie). Pour lui, point de doute : le bon régime est celui de la République Romaine. Nous l’assimilerions aujourd’hui à une oligarchie constitutionnelle, un pouvoir fort entre les mains d’une minorité (le Sénat) mais limité par la loi.

La loi, c’est celle qui découle du droit naturel. Cicéron fait en quelque sorte le pont entre Aristote et Saint Thomas : chez Aristote l’ordre naturel est immanent, immuable, statique, alors que chez Saint Thomas l’ordre naturel est le produit de la dialectique permanente entre droit divin et droit positif. Mais ce qui fait l’unité de ces trois approches est l’idée qu’il y a des lois qui s’imposent à tous, y compris à ceux qui détiennent le pouvoir : c’est ce que nous appelons souvent aujourd’hui l’état de droit ou le règne de la loi (rule of law).

Droit et religion

Cicéron ne va pas aussi loin que Thomas d’Aquin qui fait dériver le droit de la volonté divine (fût-ce au prix d’une recherche permanente de l’humanité). Mais il s’interroge longuement sur le monothéisme (il trouve ridicule le polythéisme des Grecs qui voient des dieux partout, qui se livrent à des excentricités permanentes) et sur l’immoralité de l’âme. Notre sceptique serait-il en train de devenir croyant ? Fidèle à sa philosophie, Cicéron ne va pas plus loin dans cette voie, semble-t-il. Mais il est persuadé que la société vit mieux quand les lois de la Cité sont d’inspiration religieuse, car la foi religieuse est le ciment des peuples. Il conclut finalement que le sentiment religieux est universel, et voici donc notre sceptique découvrant l’universalisme – ce qui en fera l’un des inspirateurs de la philosophie des Lumières du XVIIIème siècle, et de Voltaire en particulier.

Mépris de l’argent et du marché

Pur produit de la culture romaine, Cicéron ne s’occupe que de politique et de droit, et ne s’intéresse pas à l’économie. Il prolonge la tradition des Grecs qui ne nourrissent que mépris pour le commerce et les marchands. Seul Aristote avait fait exception, se risquant à une théorie de l’échange monétaire (chrématistique) – ce qui fait de lui le premier économiste célèbre de l’histoire.

Cicéron ramène l’argent à un pouvoir politique : c’est l’empereur qui bat monnaie. La loi romaine est en rupture avec les moeurs commerciales : les marchands qui ont installé des comptoirs tout autour de la Méditerranée avaient leurs propres monnaies, reposant sur la confiance mutuelle et assimilables à des instruments de crédit ; le pouvoir politique romain prétend s’arroger le monopole de la frappe de pièces d’or ou d’alliages (qu’il s’empressera de dévaloriser pour payer ses dettes – déjà !).

Mais surtout Cicéron considère les marchés comme autant d’atteintes à la justice, notamment en ce qui concerne ceux qui vendent leur travail contre de l’argent : « ils se rangent dans le rang des esclaves » dit-il. Marx a peut-être puisé chez Cicéron sa théorie du travail-marchandise, et bien nombreux sont aujourd’hui ceux qui pensent qu’il est indigne de parler d’un « marché du travail ».

 

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Au sommaire du n°1337 du 14 octobre 2017

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