ENERGIE : LA CONCURRENCE PATRIOTIQUE


La fusion Suez – Gaz de France a inspiré à notre Premier Ministre et son gouvernement une doctrine originale : la concurrence patriotique. Dominique de Villepin l’a affirmé en toute bonne foi : cette fusion n’est pas protectionniste, elle n’a pas de quoi offusquer nos partenaires et concurrents européens, elle participe seulement d’un grand projet industriel français, pour rendre notre pays réellement compétitif. Se renforcer pour mieux affronter la concurrence, quoi de plus légitime ?

L’origine de l’affaire se trouve évidemment à Bruxelles, lorsque les autorités européennes ont entendu appliquer le principe de l’ouverture à la concurrence de tous les secteurs, y compris celui de l’énergie. Or, bien souvent les Etats, qui sont assez favorables à la libéralisation chez les autres, freinent des quatre fers sur le plan national. La grande idée de la France, de l’Allemagne et même de l’Espagne, c’est la constitution « de champions nationaux ». Certes, il n’est plus question de garder les anciens monopoles publics sous leur forme traditionnelle, mais de leur substituer de nouveaux « champions » dont le but essentiel est de tenir la dragée haute aux concurrents étrangers – certains mauvais esprits diront pour leur faire barrage. On veut bien qu’EDF aille concurrencer ailleurs les entreprises étrangères, mais on entend rester maître chez soi, bien au chaud derrière l’ancien monopole public rebaptisé champion national, conservant tous ses privilèges et soutiens de l’Etat. Qu’EDF devienne numéro 2 en Italie, c’est normal ; mais pas question qu’un Italien nous rende la pareille.

Bruxelles n’apprécie pas ce tour de passe passe et entend poursuivre la véritable libéralisation des marchés de l’énergie et a envoyé un coup de semonce aux anciens monopoles comme EDF et Gaz de France chez nous, à E.ON et RWE en Allemagne ou à la fusion Gas natural et Endesa en Espagne. La commissaire chargée de la concurrence, Neelie KROES a annoncé à Bruxelles « sa volonté de multiplier les poursuites contre les opérateurs de l’énergie peu soucieux de libéraliser le secteur ».

Les propos de Mme KROES sont rapportés par Le Monde : « La Commission va prochainement lancer des investigations antitrust » pour mettre un terme aux ententes et abus de position dominantes repérés ici ou là. Car les pratiques anticoncurrentielles, qui sont presque impossibles à réaliser entre entreprises privées, sont monnaie courante chez les « anciens » monopoles publics, qui continuent à s’appuyer sur la puissance publique pour maintenir une position dominante abusive.

La commissaire veut entreprendre des actions ayant  « des effets palpables et immédiats, tout en créant des précédents valables » dans le domaine des contrats d’approvisionnement à long terme, des capacités de pipeline, de stockage du gaz et d’interconnexions. En bref, les autorités de la concurrence veulent poursuivre une véritable libéralisation des marchés du gaz et de l’électricité et non un simple trompe l’œil autour des anciens monopoles. Et cela au contraire des Etats qui, obsédés par le Russe Gazprom, veulent chacun leur grand champion national et surtout pas de concurrence à domicile (d’où les fusions imposées par l’Etat pour obtenir un seul champion national).

Mme KROES s’interroge aussi sur la hausse récente des tarifs, qui ne provient pas uniquement de l’envolée des prix de l’énergie sur les marchés internationaux, mais qui est due aussi « à des pratiques anticoncurrentielles ». Avec le commissaire à l’énergie, Andris PIEBALGS, elle a relevé des « dysfonctionnements graves » : « le manque de transparence des marchés profite aux opérateurs en place».

En réalité, les Etats ne peuvent que retarder l’ouverture à la concurrence, mais non pas l’empêcher. Avec la mondialisation, le patriotisme économique explosera. Heureusement pour les clients. Le mécano industriel de nos ministres n’empêchera pas le marché de se restructurer progressivement, ni la concurrence de s’imposer.

 

 

 

Le 8 Mars 2006  

 

 

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