Texte intégral : L'individualisme méthodologique.

Journal des Economistes et des Etudes Humaines, vol.2 numéro1, mars 1991.

 

Angelo Maria Petroni[1]

 

"La famille est sans doute composée d'individus qui n'ont rien de commun suivant la raison ; mais, suivant l'instinct et la persuasion universelle, toute famille est une".

Joseph de Maistre

 

 

1.      Deux positions classiques

 

Il est raisonnable d'affirmer que les deux penseurs auxquels nous devons le plus directement faire remonter l'idée de l'Individualisme Méthodologique telle que nous la trouvons dans la théorie actuelle en sciences sociales sont Carl Menger et Max Weber. L'individualisme psychologique de John Stuart Mill ne semble pas avoir eu en fait une influence comparable au succès qu'il obtint parmi ses contemporains.

Nous ne pouvons rappeler ici que très peu de points saillants représentatifs des thèses de Menger et Weber. Nonobstant la considération relativement faible que les thèses de Menger se sont vues accorder au sein des discussions méthodologiques, il semble à notre avis, qu'il y a de bonnes raisons de penser que ses arguments sont plus profonds et plus fondés d'un point de vue épistémologique que ceux de Weber.

 

1.1. Menger fait une distinction entre les sciences historiques, théoriques et pratiques[2]. L'économie théorique est l'objet principal du traité de Menger. Son but est de "rechercher les facteurs primitifs et les plus élémentaires de l'économie humaine, de déterminer la mesure des phénomènes qui y sont reliés, et d'élaborer les lois selon lesquelles les formes complexes de l'économie humaine peuvent être développées à partir des éléments les plus simples"[3]. Il y a un fondement ontologique de l’"atomisme" mengerien, et qui justifie aussi ce que nous pourrions appeler une unité méthodologique avec les sciences naturelles (dans la vision de Menger et de son époque), dont les "éléments ultimes" sont les "atomes" et les "forces"[4].

En fait, "la collectivité en tant que telle n'est pas un sujet grand format, qui a des besoins, qui travaille, échange et se met en compétition... L'économie sociale n'est pas un phénomène analogue aux économies individuelles ... Dans sa forme qui est celle d'un phénomène général, elle est une multiplicité... d'économies individuelles"[5]. Puisque la connaissance est pour Menger toujours causale, les individus étant la cause des "phénomènes humains plus complexes" - précisément de la soi-disant "économie sociale" - la compréhension théorique de ces derniers requiert de "remonter à leurs véritables éléments, aux économies individuelles dans la collectivité, et [de] rechercher les lois selon lesquelles l'économie sociale provient de lois individuelles"[6]. De là encore découle la distinction fondamentale entre les lois exactes des phénomènes sociaux et les lois empiriques, les premières décrivant les régularités élémentaires des relations générales concernant les phénomènes économiques, les secondes les régularités dérivées (les lois statistiques), pour lesquelles il n'est jamais possible d'affirmer qu'elles ne souffrent pas d'exceptions[7]. L'économie, au sens large, devra rechercher les deux types de loi, les secondes se rapportant plus précisément à l'économie "empirico-réaliste".

En ce sens, la recherche "exacte" ne sera pas le résultat de procédures généralisantes à partir de l'expérience empirique. Cela n'est pas différent de ce qu'il advient en sciences naturelles où, pour Menger, les phénomènes ne sont "ni rigoureusement typiques, ni exactement mesurables"[8]. Les lois auxquelles elle aboutit peuvent être définies comme conditionnelles, nomologiques et universelles, et en elles-mêmes n'établissent aucun ordre des phénomènes concrets[9].

L'identification de ces lois et des éléments conceptuels qui les composent est, naturellement, une question qui dépasse la méthodologie et qui concerne la théorie spécifique du marginalisme mengerien. Par contre la thèse selon laquelle "l'élément génétique est inséparable du concept de science théorique"[10] est une position méthodologique typique. Il s'ensuit une justification de la pertinence cruciale attribuée par Menger aux explications individualistiques de la genèse des institutions (de l'Etat à la monnaie) selon un modèle substantiellement équivalent aux explications de Smith, Ferguson, et Mandeville - aujourd'hui communément dénommées "la main invisible", par référence à Smith. Ces explications prennent exclusivement appui sur les intérêts individuels et leur poursuite[11].

C'est probablement dans cet aspect génético-intentionnel que réside la différence majeure entre la théorisation mengerienne des sciences sociales et les sciences naturelles. C'est une différence qu'il faut faire remonter à une différence ontologique entre les phénomènes naturels et "sociaux" (ou plutôt individuels), et qui se reflète aussi dans la thèse amplement reprise de Friedrich von Hayek - selon laquelle "les éléments ultimes" en sciences sociales exactes sont plus aisément connaissables que ceux des sciences naturelles, puisque "les individus et leurs propres efforts ...[sont] des éléments de nature empirique"[12], et non des entités abstraites comme les atomes ou les forces.

 

1.2. Une des définitions les plus explicites de l'individualisme méthodologique weberien se trouve dans le fameux essai de 1913 Uëber einige Kategorien der verstrebenden Soziologie. "Il découle du but ultime de la réflexion sociologique – l’ « entendement »  - que la sociologie de la compréhension doit considérer l'individu particulier et son action comme s'il s'agissait vraiment de son ' atome' "[13]. Comme pour Menger, cette position méthodologique a un fondement ontologique. Bien que le "caractère spécifique" de notre langage et de notre pensée manifeste une tendance au substantialisme lorsqu'il s'agit des formes de l'agir humain en société, le but de la sociologie est de "les reporter à l'agir ' intelligible', c'est -à -dire, sans exception, à l'agir des hommes qui y participent"[14]. L'individualisme de Weber est ainsi nécessairement connecté à l'hypothèse d'intentionnalité des acteurs. En fait, il est connecté avec une hypothèse plus forte, celle de rationalité, autant que "le comportement rationnellement interprétable représente le plus souvent l' ' idéal type' plus adapté dans l'analyse sociologique ... Ainsi, par exemple s'élabore l'économie sociale , avec sa construction rationnelle de l' ' homo oeconomicus'. Et pourtant la sociologie de la compréhension en fait en général tout autant"[15]. Celle-ci élabore différents types idéaux de l'action rationnelle[16], que nous pouvons aujourd'hui reconsidérer en grande partie - du type "normal" (Richtigkeitstypus) au type rationnellement orienté vers un but "de façon plus ou moins consciente et plus ou moins précise"[17] -au sein d'un modèle de rationalité économique incluant les limitations de calcul et d'information.

Il est difficile à notre avis de retenir que Weber, sous l'arche de sa réflexion méthodologique variée, soit parvenu à offrir une justification satisfaisante du caractère "nécessaire" de la sociologie de la compréhension, de l'insuffisance de toute théorie "purement" causale de l'agir, et de ce fait une justification de l'individualisme intentionnel. Comme il l'écrivait en 1904, "à supposer que l'on parvienne un jour, soit au moyen de la psychologie, soit par d'autres voies, à analyser selon quelques facteurs 'ultimes' simples toutes les connexions causales jusqu'ici observées dans les divers processus, ... et que l'on puisse donc les comprendre toutes de manière exhaustive dans une immense combinaison de concepts et de règles formulées sur des bases rigoureusement causales", tout cela "ne vaudrait, comme moyen cognitif, ni plus ni moins qu'un lexique de combinaisons relevant de la chimie organique et permettant une connaissance de la biogénétique du monde animal et végétal... Dans un cas comme dans l'autre, la réalité de la vie ne se laisserait pas déduire de ces lois et de ces 'facteurs'.’’[18] Weber ne trouvera jamais meilleure justification de cette thèse que d'adopter un "signifié" de la réalité sociale "entièrement hétérogène et disparate face à une analyse de la réalité fondée sur des lois et à ses articulations faites de concepts généraux"[19]. Du reste, c'est "la configuration qualitative des processus qui nous concerne dans les sciences sociales"[20], à l'opposé des relations quantitatives qui sont traitées par une science comme l'astronomie.

Quel que puisse être le fondement d'un tel "signifié", il est incompatible avec toute explication causale, et donc - sous certaines conditions - avec le concept de causalité, celle-ci devenant ainsi incompatible avec l'individualisme weberien lui-même.

Une part importante des développements méthodologiques postérieurs de Weber est tournée vers la réconciliation entre causalité et compréhension[21], par exemple à travers la thèse selon laquelle il pourrait exister une démonstration statistique de "chaînes causales où seraient insérées... des motivations orientées 'rationnellement par rapport au but’"[22]. Toutefois il est douteux que cela puisse s'appliquer sans affaiblir de façon substantielle le concept de causalité tel qu'il est utilisé, selon Weber, en physique ou en chimie ; en d'autres termes - et symétriquement - sans résoudre "la compréhension" dans l'attribution (plus ou moins hypothético-déductive) des déterminants qui génèrent l'action ("les motifs") selon des lois empiriques. Le premier procédé implique une limitation des possibilités de connaissance des sciences sociales ; le second implique de renoncer à poser des propriétés (spécifiques ou générales) de la réalité "sociale" inexplicables d'une manière nomologique. Les réflexions de Weber dans sa maturité apporteront des modifications et des redéfinitions des concepts de la sociologie de la compréhension, mais aucune solution permettant de réconcilier sans problèmes excessifs les différents desiderata qu'il avait formulés par rapport à elle.

 

2.      L'individualisme a -prioriste de von Mises

 

Ludwig von Mises n'a pas seulement représenté le trait d'union entre l'Ecole Autrichienne classique et celle qui a pris la relève dans le monde anglo-­saxon à partir de la fin des années trente ; il a aussi produit le développement le plus cohérent (ou peut être seulement le plus extrême) de ses postulats individualistes. Dans Human Action. A Treatise on Economics paru en 1949, il tentera en fait de construire une théorie générale de l'action - une praxéologie - qui puisse, sur la base de postulats purement individualistes, être une reconstruction des catégories fondamentales de la science économique tout entière - c'est-à-dire de ses parties non suspectées. La délimitation des postulats méthodologiques de la théorie de von Mises est pourtant antérieure à Human action , et fut complètement énoncée en 1933 dans un recueil d'essais Grundprobleme der Nationaloekonomie, sous -titre Unter -suchungen ueber Verfahren, Aufgaben und Inhalt der Wirtschafts und Gesellschaftslehre. Des Untersuchungen mengeriennes, von Mises se proposait de renverser "la logique empiriste"[23]. Le principe d'Archimède de la théorie misesienne est celui de "l'action ou... l'action rationnelle. En tant qu'hommes pensants et agissants, nous formulons le concept d'action. Ainsi faisant, nous ' construisons ' les concepts intimement liés de valeur, richesse, échange, prix et coût. Ceux-ci sont tous nécessairement impliqués dans le concept d'action, comme le sont pareillement les concepts d'évaluation, d'échelle de valeur et d'importance, de rareté et d'abondance, d'avantage et de désavantage, de succès, de profit et perte. L'articulation logique de tous ces concepts et catégories dans des dérivations systématiques de la catégorie fondamentale de l'action, et la démonstration des rapports nécessaires qu'ils entretiennent, constituent la tâche primaire de notre science .... Et il ne peut y avoir aucun doute quant au caractère a -prioriste de ces disciplines’’[24]. Il ne peut y avoir aucun doute non plus qu'une telle théorie satisfasse la version la plus forte que l'on puisse énoncer de l'individualisme méthodologique : les concepts collectifs ne sont en fait rien de plus qu'une dérivation logique du postulat de l'action individuelle, et - par conséquent -non seulement ils ne présupposent aucune idée "d'une société qui puisse opérer ou se manifester séparément des individus", mais ils n'ont encore aucune valeur propre de référence : "Toute forme de société est opérante à travers les actions d'individus qui tendent vers des fins spécifiques... Le fait que quelqu'un soit membre d'une société de marché, qu'il soit un compagnon de parti, un citadin ou un représentant d'une association quelconque, doit être démontré à travers son action"[25].

La possibilité d'une telle théorie individualiste a priori, repose selon von Mises sur la nature spécifique des phénomènes "sociaux". Dans le champ de l'action humaine "il n'y a aucune régularité discernable dans l'apparition et l'enchaînement des actes humains". Les hommes en fait, à l'opposé des objets en sciences naturelles, ne réagissent pas aux stimuli suivant des modèles réguliers, mais répondent de diverses manières selon les individus et selon les différentes périodes de leur vie. L'expérience de l'histoire ne peut pas offrir des faits qui remplissent le même rôle que les faits naturels (observés et expérimentaux) des sciences physiques, en ce sens que les faits historiques "sont toujours le résultat conjoint de la collaboration de divers facteurs et chaînes causales... Dans les questions qui concernent l'action humaine, aucune expérimentation ne peut être opérée’’[26]. Et tandis que les sciences naturelles ne considèrent pas du tout les causes finales, "l'action humaine vise au contraire invariablement la réalisation des fins sélectionnées. L'homme qui agit tend , avec une conduite finalisée, à dévier le cours des choses s'inscrivant dans une direction qui serait prise sans son intervention’’[27].

De ces prémisses , von Mises dérive l'une des plus intéressantes critiques de la possibilité et de la valeur descriptive des relations quantitatives en sciences sociales, même dans leur domaine traditionnel qu'est l'économie. "Dans le champ de l'économie il n'y a point de relations constantes, et par conséquent aucune mesure n'est possible. Si un statisticien détermine qu'une augmentation de 10 pour cent de l'offre de pommes de terre à un moment donné a été suivie d'une baisse de 8 pour cent du prix, il n'établit quoi que ce soit sur ce qui est advenu ou peut advenir d'un changement de l'offre de pommes de terre dans un autre pays ou à une autre période. Il n'a pas ' mesuré ' l'élasticité de la demande de pommes de terre. Il a établi un fait historique individuel et unique ... Des individus différents évaluent les mêmes choses de façon différente, et les évaluations changent pour les mêmes individus placés dans des conditions différentes’’[28]. Par conséquent, les relations quantitatives ne peuvent jamais avoir valeur de loi, mais seulement de reconstruction ex post. Le problème de l'économètre n'est pas celui d'un nombre trop grand de variables des phénomènes sociaux : c'est " qu'il y a seulement des variables et aucune constante. Il est vain de parler de variables là où il n'y a pas d'invariables"[29].

Cela ne signifie pas, pour von Mises, que l'économie n'est pas du tout en mesure de faire des prévisions. Par exemple, il est possible de déduire des principes de l'action qu'une augmentation de la quantité de monnaie produira une diminution de son pouvoir d'achat, et donc de l'inflation. Mais la prévision obtenue ne pourra être que de type qualitatif, non quantitatif, parce que le résultat sera déterminé par les "jugements de valeurs concrets" des individus, qui "apparaissent [à l'économiste] seulement comme des données"[30] - ou, en d'autres mots, qui apparaissent comme des variables purement exogènes, dont la prédiction nécessiterait une connaissance du rapport entre "le monde à l'intérieur de nous" et "le monde à l'extérieur de nous".

La solution misesienne n'est certainement pas des plus limpides sur le plan méthodologique. Si une telle connaissance exacte est impossible, et si parallèlement l'on admet que l'action humaine a un caractère de liberté (qui soit non pas ontologique mais simplement explicative), alors il n'y a pas moyen d'affirmer que des relations qualitatives puissent de quelque façon être établies, car elles présupposent l'établissement d'une délimitation des déterminants de l'action. Sans cela, il n'est pas possible d'éliminer, dans notre exemple, la possibilité que les individus répondent à une augmentation de la quantité de monnaie de manière tout à fait différente (éventuellement en thésaurisant), produisant ainsi un effet global différent. Pour autant qu'une telle considération ne semble pas plausible, elle ne peut être logiquement exclue par la théorie misésienne. Même l'action de thésaurisation ne peut être logiquement exclue pour cause d'irrationalité, car un des postulats misesiens est que "l'action est, par définition, toujours rationnelle. Nous ne pouvons qualifier d'irrationnelles les fins d'une action du seul fait que, selon nos propres estimations, elles ne justifient aucun effort ...Au lieu de dire que l'irrationalité remplit un rôle dans faction, nous devrions nous habituer à dire plus simplement : il y a des personnes qui visent des fins différentes de celles que je vise, et des personnes qui emploient des moyens différents de ceux que j'emploierais si j'étais dans leur situation"[31]. L'action humaine "est nécessairement toujours rationnelle. L'expression ' action rationnelle' est donc un pléonasme... "[32].

La position de von Mises, nonobstant son manque apparent de plausibilité, s'inscrit entièrement dans la tradition de l'économie néoclassique (ou au moins dans une partie significative de celle-ci), et elle n'est pas plus extrême que celle que l'on retrouve dans la théorie économique du comportement humain de Gary Becker. A travers le concept d'action, elle lie donc d'une manière inséparable la méthodologie individualiste au concept de rationalité, en éliminant des deux toute connotation de psychologie empirique.

Le faible succès de la praxéologie misesienne est probablement moins dû à son extrême rationalisme qu'à la thèse selon laquelle elle pouvait être construite sans aucune référence à l'expérience. "La science de l'action humaine qui s'efforce d'arriver à une connaissance universellement valide est le système théorique qui a, dans l'économie, la branche jusqu'à présent la mieux développée. Dans tous ses domaines, cette science est a priori, non empirique. A l'instar de la logique et de la mathématique, elle ne dérive pas de l'expérience : elle précède l'expérience "[33]. Par conséquent, ses propositions n'ont pas le même statut que celles des sciences empiriques : "aucun type d'expérience ne pourra jamais nous forcer à écarter ou à modifier des théorèmes établis a priori. Ceux-ci ne dérivent pas de l'expérience : ils la précèdent logiquement et ne peuvent être confirmés par une expérience probante ou réfutés par une expérience contraire "[34].

Il est difficile de voir dans ces thèses - et dans la justification qu'en donne von Mises - quelque chose de très différent d'une distinction manquée entre les sciences empiriques et les sciences formelles, et de leurs possibilités et limites respectives. Quoi qu'il en soit, cela est incompatible avec toute position vaguement empirique, même anti-inductive ou hypothético-déductive. Même la distinction, souvent soulignée pas von Mises, entre l'a -priorisme des lois de la praxéologie et le caractère a posteriori du jugement de l'expérience qui établit si certaines catégories de l'action sont présentes ou pas dans une certaine situation concrète, n'est pas d'une grande aide. Ainsi, tandis que "l'on peut déduire de la théorie aprioriste de l'action que la division du travail n'est pas réalisable sans un moyen par lequel les hommes peuvent communiquer entre eux", "seule l'expérience peut montrer si la division du travail et le langage existent en fait"[35]. Le problème qui demeure non résolu est encore celui d'expliquer comment une théorie formelle (qui n'est ni la logique ni la mathématique) puisse représenter une description de la réalité ; ou si l'on veut partir d'autres postulats, comment justifier des assertions synthétiques a priori.

 

3.      Le subjectivisme de von Hayek

 

Von Hayek n'ajoutera pas grand-chose à l'individualisme misesien ; au contraire, il en atténuera le caractère a -prioriste, faisant coïncider avec la praxéologie non pas la science sociale tout entière, ni même la totalité de la discipline de l'économie, mais seulement une part de cette dernière qu'il dénommera "la logique pure du choix’’[36]. En cela von Hayek rendra la thèse de l'individualisme méthodologique plus largement acceptable du point de vue empirique, et aussi, simplement plus célèbre.

La définition de l'individualisme méthodologique pour Hayek part de la prescription que "le chercheur doit considérer comme vulgaires ... les idées que l'esprit populaire a élaborées à propos d'entités collectives comme la ' société ', ou le ' système économique ', le ' capitalisme ' ou l' 'impérialisme ', etc., et que celles-ci "ne doivent pas être confondues avec les faits". "S'abstenir de façon cohérente" d'une pareille substantialisation, et "partir systématiquement des conceptions par lesquelles les hommes sont amenés à agir"[37], tel est le "trait caractéristique" de l'individualisme méthodologique, que von Hayek relie étroitement au subjectivisme propre aux sciences sociales.

Le fondement de l'individualisme méthodologique hayékien doit être sans aucun doute recherché dans la "différence essentielle" qu'il retient à travers la distinction entre les phénomènes propres aux sciences sociales et ceux relatifs aux sciences naturelles. Dans les sciences de la nature, "tout ce que nous révèle l'expérience est le résultat de processus que nous ne pouvons observer directement et qu'il est de notre devoir de reconstruire"[38]. A travers la répétition des mêmes phénomènes sous des conditions identiques, et la possibilité d'effectuer des expérimentations, il nous est possible de tirer de façon inductive les régularités qui gouvernent les phénomènes que nous observons. Mais cela n'est pas le cas des sciences sociales. Ici l'expérimentation n'est pas possible, et l'on ne peut pas établir des régularités comme en sciences naturelles. En outre, alors que nous avons une connaissance fondée sur l'observation des phénomènes naturels dans leur complexité, et qu'à partir de là nous remontons analytiquement à l'identification des éléments individuels qui les composent[39], "dans les sciences sociales, la situation est exactement l'inverse... Dans les sciences sociales, ce sont les éléments constitutifs des phénomènes complexes qui nous sont signifiés avec une certitude qui n'admet point de contestations... l'existence de ces éléments est à un tel point plus assurée de toute régularité dans les phénomènes complexes auxquels ils donnent naissance que ce sont précisément ces éléments qui constituent le facteur vraiment empirique dans la sphère de ces sciences "[40].

Ces éléments constitutifs sont "les attitudes des particuliers"[41], c'est-à-dire que ce sont les idées que les individus possèdent sur eux-mêmes et sur leur propre environnement (ainsi que les idées qu'ils possèdent également sur leur propres idées, et qui sont indépendantes des premières). En considérant de telles croyances et opinions, nous les supposons comme des données "sans nous préoccuper de savoir si elles sont vraies ou fausses". Elles ne peuvent être saisies au moyen d'une recherche de type physique ou quasi-physique (par exemple, de manière behavioriste) mais elles peuvent être reconstruites à partir de tout ce que les individus disent ou font, "simplement parce que nous aussi sommes dotés d'un esprit semblable au leur"[42]. De là est issu le caractère subjectiviste des sciences sociales, qui s'oppose - avec un choix terminologique malheureux -à l'objectivisme des sciences naturelles, pour lesquelles les idées que les individus forment sur le monde externe sont plutôt un stade à dépasser. Le scientisme - objet d'une des plus célèbres critiques de von Hayek - se caractérise précisément par le refus du caractère subjectiviste des sciences sociales, et par la volonté de lui substituer une science fondée sur des méthodes objectivisantes et objectivistes propres aux sciences naturelles. Le scientisme viole ainsi la méthode individualiste en ce sens que, refusant de "partir des conceptions subjectives d'où proviennent les actions déterminées des particuliers... il finit par traiter comme des entités réelles certains agrégats qui sont de simples abstractions et des généralisations populaires"[43].

Bien que ces caractéristiques de l'individualisme hayékien ne soient nécessairement reliées - comme chez von Mises - ni à une théorie a -prioriste de l'action, ni à une identification entre l'action et l'action rationnelle, toutefois elles se veulent nettement distinctes d'un fondement psychologique des sciences sociales. Les sciences sociales n'expliquent pas l'action consciente - cette tâche incombant à la psychologie. Les modalités de l'action consciente constituent pour elles les données qu'il faut "ranger avec ordre pour les rendre effectivement utilisables à des fins propres. Les problèmes qu'elles cherchent à résoudre apparaissent seulement dans la mesure où l'action consciente d'une multiplicité de personnes donne lieu à des résultats imprévus, et dans la mesure où l'on constate l'existence de certaines régularités qui ont mûri spontanément en dehors de toute délibération programmée"[44]. C'est l'émergence de fait de telles régularités, ou de tels ordres, qui justifie le propre domaine des sciences sociales, et empêche qu'elles puissent se résoudre dans la psychologie. Les ordres non intentionnels sont le résultat de l'interaction des différents plans d'action individuels et donc, en dernier lieu, le résultat des croyances et des opinions individuelles. C'est la raison pour laquelle ceux qui nient la pertinence des idées subjectives sont conduits à nier l'existence des ordres non intentionnels. Ceux-ci ne peuvent pas plus que les idées individuelles ou les concepts généraux être perçus comme un fait physique et déterminés dans le temps et dans l'espace ; mais ils ne peuvent être définis qu'en "termes de relations qui consistent en des comportements humains intelligibles ... [et] existent seulement si, et dans la mesure où, la théorie que nous avons élaborée sur la connexion des parties impliquées par eux est exacte"[45]. A parte objecti, les ordres peuvent se former parce que l'intelligence des hommes attribue des relations de similarité (ou non-similarité), lesquelles ne sont pas réductibles (comme dans le cas de deux monnaies d'une part, et d'un billet de l'autre) à un examen des caractéristiques physiques "objectives" de certaines entités[46].

Le marché est l'exemple principal d'ordre non intentionnel (ou "spontané", comme le dira von Hayek, conjuguant sa théorie subjectiviste avec la théorie évolutive des normes de comportement et des institutions), auquel il ajoutera, dans ses ouvrages d'homme mûr et à un âge avancé, le droit[47] . Le fonctionnement du marché ne peut pas être compris de manière objectiviste, mais seulement sur la base d'une méthode individualistico-compositive, qui y voit le résultat non intentionnel de la rencontre entre les diverses "idées" des individus. Il ne peut pas être compris directement comme un tout, mais seulement "en reparcourant entièrement le processus par lequel les efforts des individus parviennent à se conditionner de façon réciproque". Paradoxalement, c'est seulement cette voie de composition (ou, comme on devrait plutôt dire, historico-compositive) qui, pour von Hayek, permet de donner un sens précis "aux formules très abusives qui parlent de processus et de formations sociales qui ... seraient quelque chose de 'plus' que la 'simple somme' des parties composantes"[48].

La caractérisation hayékienne des ordres et des concepts collectifs en général, implique parmi les autres conséquences les plus importantes, que les méthodes statistiques - comme cela se trouvait déjà chez von Mises - ne permettent pas de déterminer des relations causales au sens propre de lois. Il y a en fait une différence radicale entre les agrégats de la statistique, et les ordres et phénomènes "généraux" qui sont l'objet des sciences sociales. Tandis que les premiers requièrent qu'il n'y ait pas de connexions systématiques (au moins) reconnues entre les propriétés essentielles des individus, ce sont précisément ces dernières qui définissent les ensembles et les ordres des sciences sociales : "la conséquence de tout cela est que, dans l'étude statistique des phénomènes sociaux, les structures dont traite de façon spécifique la théorie des sciences sociales disparaissent en fait"[49].

En dehors même du contexte de la thèse hayékienne, le statut des régularités statistiques constitue l'un des moyens de poser le problème de l'individualisme méthodologique - et il est selon toute probabilité le plus pertinent du point de vue de la pratique de la recherche. Naturellement, si la thèse de l'individualisme méthodologique n'est pas acceptée, il n'y a aucune raison de nier que les régularités statistiques - opportunément établies selon les méthodes standard - puissent avoir la fonction et le statut épistémologique d'authentiques lois de la nature sociale. A ce simple élément de "raison insuffisante", s'en ajoute au moins une autre d'aspect "positif " qui établit la possibilité de la supériorité explicative de fait des méthodes statistiques sur les méthodes relevant de l'individualisme. Comme l'a écrit E.A. Gellner, "de très petites différences de conduite individuelle irrégulièrement distribuées sur une population nombreuse peuvent avoir des conséquences importantes pour la société dans son ensemble sans être déterminables individuellement"[50].

Il est intéressant de noter la façon dont cet argument - précisément dans la mesure où il se trouve lié à une caractéristique empirique contingente -résiste aux critiques de l'individualisme sur la valeur des régularités statistiques et des explications correspondantes. L'argument de von Hayek sur la différence entre les agrégats statistiques et les "valeurs globales" dont s'occupent les sciences sociales peut en fait être généralisé en soutenant que les individus sont suffisamment différents pour ne pas permettre une application réussie de méthodes statistiques élaborées dans le domaine des sciences naturelles à des objets pour lesquels on ne peut au moins supposer une ample homogénéité et interchangeabilité. Cela est une thèse classique, soutenue récemment mais non originalement par Jon Elster[51]. Comme l'évidence le suggérerait, la question tourne autour de la détermination du "suffisamment", et ne peut pas être résolue par l'assertion selon laquelle "les hommes se différencient l'un de l'autre"[52]. Des différences "minimes" entre individus permettraient encore d'utiliser avec profit les méthodes statistiques avec un certain degré d'approximation, mais il n'y a aucune raison de penser qu'il est possible de déterminer a priori le seuil de la différence entre individus, au-delà duquel les régularités statistiques auraient une valeur exclusivement fortuite ; pas plus qu'il n'est possible de dire que les différences de fait entre individus sont telles qu'elles dépassent un tel seuil. Il se peut aussi qu'existent des caractéristiques suffisamment similaires entre individus, même s'ils sont très différents sous d'autres aspects, donnant naissance à des conséquences identiques pour ce qui concerne l'applicabilité des méthodes statistiques.

La thèse qui vient d'être examinée est donc loin d'être concluante, et ne constitue surtout pas une thèse limitative fondée sur la nature de l'objet en sciences sociales. Probablement un argument plus solide contre la possibilité de procéder par voie purement statistique dans la recherche des relations causales en sciences sociales (mais aussi en sciences naturelles, où cela peut aussi bien s'appliquer) est issu d'un résultat de Herbert Simon sur la possibilité de déterminer de fausses corrélations : "l'on ne peut en général parvenir à la décision qu'une corrélation est fausse ou ne l'est pas ... seulement si des hypothèses sont faites a priori selon lesquelles d'autres relations causales entre les variables sont invalides"[53]; en d'autres termes, les corrélations statistiques n'ont pas valeur de lois (causales) si l'on ne retient pas l'hypothèse indépendante d'une disposition causale déterminée entre variables. Puisqu'une telle disposition ne pourra pas à son tour provenir d'une corrélation entre agrégats, elle devient arbitraire, à moins qu'elle ne soit fondée sur une théorie de l'interaction des variables individuelles.

Cet argument - dont les fondements peuvent être facilement retrouvés à l'intérieur du débat strictement épistémologique sur la valeur et le rôle de l'induction - est valide indépendamment de toute objection sur la possibilité de construire les agrégats à travers une simple procédure de sommation d'états individuels mesurables. Il s'agit d'une thèse qui découle directement des postulats ontologiques et méthodologiques hayékiens, mais qui ne les implique pas. Comme l'écrivait Joseph Schumpeter à propos de "l'analyse monétaire agrégative", celle-ci suppose que l'investissement total soit la somme algébrique des différents investissements individuels (positifs ou négatifs) :"et s'occupe de cette somme algébrique, dans l'hypothèse qu'elle seule est importante pour le processus économique global et que tous les effets inclus dans le processus économique et dépendants des multiples décisions d'investir sont mesurés par leur somme algébrique"[54]. Mais cela est faux, pour autant qu'une même somme algébrique est compatible avec des états très différents de l'économie, qui eux-mêmes dépendent des décisions particulières d'investissement ou de désinvestissement des entreprises. Il est facile de voir que si la macroéconomie (ou chaque théorie macro en sciences sociales) était en fait obligée de construire ses concepts au moyen de procédures se ramenant d'une manière ou d'une autre à des sommations algébriques ou arithmétiques, sa pertinence se verrait fortement discutée, indépendamment de toute possibilité plus ou moins générale d'établir des relations causales fiables entre les variables qu'elle observe.

 

4.      La Complexité

 

Il n'y a aucun moyen de lier nécessairement les thèses sur l'individualisme méthodologique, sur la nature "subjective" des sciences sociales et sur les ordres non intentionnels, avec une autre thèse épistémologique fondamentale de von Hayek : celle selon laquelle les phénomènes sociaux (inclus les ordres sociaux) sont plus complexes que les phénomènes naturels. Nonobstant les nombreux arguments qui entourent cette thèse, celle-ci consiste simplement en l'affirmation que "le nombre de variables qui, dans tout phénomène social particulier, déterminent le résultat d'un changement donné, sera en principe trop grand pour qu'un esprit humain puisse effectivement les maîtriser et les commander"[55]. La différence ontologique entre les phénomènes sociaux et naturels se révèle dans la diversité des explications qui peuvent être offertes des uns et des autres. Tandis qu'en fait il est possible pour un astronome d'aspirer à la connaissance de tous les éléments de l'objet propre de sa recherche, "celui qui étudie les phénomènes sociaux peut seulement espérer parvenir à la connaissance des types d'éléments composant son propre objet de recherche... notre connaissance du principe en vertu duquel ces phénomènes se produisent rarement, pour ne pas dire jamais, nous mettra en état de prédire avec exactitude le dénouement ultime des situations concrètes particulières"[56]. Cette connaissance nous permettra d'exclure l'existence de certaines situations, mais une telle connaissance "négative" ne pourra jamais devenir assez précise pour permettre une indication "en positif".

Cette limitation explicative a été systématisée par von Hayek dans le concept d"'explication de principe"[57], mais elle a une valeur purement illustrative, en ce sens qu'elle procède d'une prémisse sans arguments plausibles[58].

Bien que beaucoup de choses séparent la théorie hayékienne des sciences sociales de l'a -priorisme misesien, elle n'est pas particulièrement en meilleure concordance avec une épistémologie et une méthodologie de nature empirique. Ernest Nagel et May Brodbeck ont formulé des critiques plus ponctuelles vers le milieu des années cinquante[59] , mais il est d'emblée possible d'affirmer que déjà Karl Popper dans The Poverty of Historicism (1944) avait proposé un point de vue alternatif aux thèses de von Hayek.

En effet, les positions hayékiennes se superposent largement (par exemple, en niant la possibilité que les sciences sociales puissent recourir à des expérimentations) aux thèses antinaturalistes de l'historisme, qui forment l'une des deux références polémiques de Popper (ensemble avec les thèses "pronaturalistes"). Le problème crucial est encore celui de la complexité majeure des phénomènes sociaux. Pour Popper il s'agit simplement d'un "pré -concept très répandu"[60], qui se fonde sur deux erreurs. En premier lieu, celle de comparer les situations sociales concrètes aux situations artificielles de laboratoire. En second lieu, de retenir que la description d'un phénomène social présuppose une description complète des états psychologiques (et peut-être aussi physiques) des acteurs - alors que nous savons d'après les sciences naturelles qu'il est possible de décrire des phénomènes tels qu'une réaction chimique sans recourir à une description des états atomiques et subatomiques de toutes les particules élémentaires[61]. Plus encore : les situations sociales sont selon Popper plus simples que celles naturelles, pour autant que "dans la plupart des cas ..., sinon dans tous, il y a un élément de rationalité ". Même si l'on admet que les hommes n'agissent presque jamais d'une façon "complètement rationnelle" (que Popper identifie clairement au comportement maximisant de l'économie néo -classique), ils agissent toutefois "plus ou moins approximativement de manière rationnelle ; et c'est pourquoi il est possible de construire des modèles relativement simples de leurs actions et interactions"[62].

Au "principe de rationalité" qui fonderait la possibilité (ontologique et méthodologique) de tels modèles, Popper a dédié quelques-unes de ses pages les plus faibles, et qui en tout état de cause ne peuvent être ici reprises[63]. C'est parce que, comme nous l'avons dit ci-dessus, il n'y a pas de connexion nécessaire entre l'individualisme méthodologique et la thèse de la complexité majeure des phénomènes sociaux, que Popper peut conjuguer le premier avec la négation de cette même thèse. "La tâche d'une théorie sociale est de construire et d'analyser nos modèles sociologiques en termes descriptif- -nominalistes, c'est-­à-dire en termes d'individus, de leurs comportements, de leurs espoirs, de leurs rapports, etc. - un postulat que nous pouvons dénommer individualisme méthodologique"[64]. C'est une thèse que Popper lie au fait que les objets de la science sociale sont des constructions théoriques ; ils sont le produit de modèles interprétatifs et explicatifs (par voie déductive ou réductionniste) qui ne sont pas différents de ceux utilisés en sciences naturelles[65].

Il n'est pas clair que l'individualisme méthodologique de Popper soit équivalent - sans les conditions qui l'entourent, évidemment - à celui de von Hayek. Bien qu'en fait il se réfère sans restrictions à ce dernier et à la méthode compositive, Popper a plus mis l'accent sur l'individualisme méthodologique comme méthode d'analyse des concepts collectifs[66]. La question n'est pas d'un intérêt particulier, vu que la thèse de l'individualisme méthodologique au sens strict ne relève chez Popper d'aucune théorisation importante. Ce qui en revanche est clair, c'est que Popper sépare nettement l'individualisme méthodologique de la psychologie, ou en d'autres termes de la thèse qui veut que toutes les lois de l'interaction sociale soient réductibles aux lois de la psychologie individuelle "car les évènements de la vie sociale, y compris ses conventions, doivent être les résultats des motifs qui prennent leurs origines dans les esprits des individus’’[67].

Le psychologisme est pour Popper insoutenable avant tout parce que "aucune action ne peut jamais s'expliquer exclusivement sur la base du mobile ; si des mobiles (ou tout autre concept psychologique et behavioriste) doivent être utilisés dans l'explication, alors ils doivent être intégrés par référence à la situation générale, et spécialement à l'environnement. Dans le cas des actions humaines, cet environnement est dans une grande mesure de nature sociale ; ainsi nos actions ne peuvent être expliquées sans référence à notre environnement social, aux institutions sociales et à leur mode de fonctionnement’’[68]. Comme il le dira dans la relation qui l'opposera aux thèses de l'Ecole de Francfort en 1961, le phénomène de la concurrence est une conséquence sociale (non intentionnelle) des comportements individuels qui de toute façon ne pourrait être obtenue à partir des lois psychologiques décrivant ces mêmes comportements. En outre, en renversant complètement la perspective millienne, Popper affirme que la psychologie est une science sociale, en ce sens que "notre pensée et notre action dépendent dans une large mesure des conditions sociales"[69], et de catégories sociales comme la famille ou le langage. L'individualisme méthodologique devra alors se traduire dans la construction de modèles situationnels non dissemblables des modèles économiques traditionnels, dans lesquels les buts et les connaissances individuels en viennent à être "objectivisés", en rendant objectivement compréhensibles les actions individuelles, et leurs conséquences sociales non intentionnelles (par exemple la concurrence). Comme von Hayek, Popper affirme qu'une action qui se déroule selon l'intention ne requiert pas une explication de la part des sciences sociales, dont "la tâche principale" consiste au contraire à analyser et prévoir les réactions que la structure des institutions et des traditions oppose à l'action[70].

Il n'est pas immédiatement évident que, comme le retient Popper[71], la thèse de l'individualisme méthodologique soit séparable du psychologisme, au moins logiquement. Ce qui est en revanche certain, c'est que les thèses anti­psychologistes de Popper représentent une des meilleures argumentations anti-individualistes, dans la mesure où elles établissent (si elles sont valides, évidemment) qu'il n'est pas possible méthodologiquement d'offrir des explications entièrement individualistes des phénomènes sociaux. Celles-ci peuvent être au maximum partiellement individualistes : ce qui a notoirement toujours été amplement concédé, même par ceux qui soutiennent avec conviction le "fonctionnalisme" dans son acception générale.

 

5.      Le réductionnisme

 

Avec la moitié des années cinquante, le débat sur l'individualisme méthodologique se sépare largement des problématiques sur. les fondements des sciences économiques et sociales pour suivre le "way of words" de l'analyse logico-linguistique, se liant à la valeur et aux limites du concept néo -positiviste de réduction des théories.

Dans l'une de ses définitions les plus connues, la "réduction" se comprend comme "l'explication d'une théorie ou d'un ensemble de lois expérimentales fixées pour un certain secteur de recherche, au moyen d'une théorie formulée habituellement, même si ce n'est pas invariablement, pour quelque autre secteur[72]. L'exemple classique (et à peu près unique d'ailleurs) de réduction dans l'histoire de la science est celui de la thermo -dynamique à la mécanique statistique. Pour ce qui concerne les problématiques de l'individualisme méthodologique, la position réductionniste équivaudra alors à affirmer que les régularités sociologiques peuvent s'expliquer par une théorie du comportement (au sens générique) individuel.

Cette définition du concept est suffisamment large pour embrasser une entière variété de réductionnismes, qui vont de l'explication méta-théorique de Hempel entre les lois d'une même branche scientifique (souvent considérée comme n'étant pas tout à fait une réduction )[73] aux microréductions.

Il n'est pas possible de s'essayer ici à une typologie. II est toutefois nécessaire de rappeler quelques éléments fondamentaux.

En premier lieu, s'impose la distinction entre la réduction des propriétés et la réduction des lois. En deuxième lieu il faut distinguer, parmi les concepts de réduction, ceux qui impliquent le recours à des règles de connexions entre certains termes (dans le sens que nous verrons ci-dessous) de la branche ou de la science réduite et les termes de la branche ou de la science réductrice, et ceux qui, relevant des réductions indirectes, n'impliquent pas de telles règles. En troisième lieu, il faut distinguer les réductions au sens propre - qui agissent suivant le schéma de l'inclinaison logique - des microréductions, où aux relations déductives se rajoute (et, à plus d'un égard, se substitue) le schéma du rapport entre les parties et l'entier.

 

5.1.La distinction entre réduction des concepts et des propriétés et réduction des lois est relativement aisée, une fois que l'on retient une théorie du signifié du genre néopositiviste. La première considère le rapport des concepts empiriques (ou, du point de vue du langage, des termes) d'une science avec ceux d'une autre science. La thèse réductionniste implique que les termes de la branche à réduire, pour autant qu'ils ne coïncident pas avec ceux de la branche qui réduit, doivent être entièrement définissables dans les termes de cette dernière. Dans le cas de l'individualisme méthodologique, s'il est interprété comme une réduction, cela équivaut à requérir que les termes désignant des entités collectives soient définissables sur la base de termes individuels, c'est-à­-dire désignant des individus et des propriétés individuelles. La seconde regarde par contre la déductibilité des lois de la branche à réduire à partir des lois de la branche réduisante. Toujours en ce qui concerne la thèse de l'individualisme méthodologique, cela équivaut à exiger que les régularités macro soient déductibles des lois relatives au "comportement" (en un sens non spécifié) individuel. Dans la théorisation de Gustav Bergmann, la réduction des propriétés et des concepts concerne le contexte de la description, alors que la déductibilité des théories concerne le contexte de l'explication ; et la négation de l'une et de l'autre donne lieu à des positions antiréductionnistes différentes[74].

 

5.2. La réductibilité descriptive entre les branches ou les disciplines scientifiques est problématique lorsque dans la branche à réduire, figurent des termes qui n'appartiennent pas à la branche réduisante. Dans ce cas, si la réduction doit être complète, il est nécessaire d'avoir des règles connectant de tels termes avec les termes théoriques de la théorie réduisante[75], et d'une manière telle que les lois de la théorie réduite qui les contiennent soient dérivables des lois de la théorie réduisante et des règles en question (appelées aussi "lois -pont").

Il n'est pas possible de déterminer de manière purement théorique la nature de telles règles - si elles sont de type conventionnel-définitoire ou si elles ont le caractère de règles empiriques, et si de ce fait leur validité doit être jugée sur la base de l'expérience'[76]. Il est toutefois possible d'argumenter -surtout du point de vue de l'histoire de la science - que la seconde est la meilleure alternative, la première reflétant plutôt les desiderata de l'image conventionnaliste et positiviste de la science.

Le desideratum qu'une connexion selon des règles soit requise entre les termes théoriques de la branche à réduire et de la branche réduisante, est particulièrement strict. Il est du reste fondé sur une vision positiviste rigide, laquelle voit le progrès scientifique en termes d'accumulation du savoir ; plus exactement les successions de théories et concepts, étant fondées sur l'expérience, peuvent être plus ou moins générales, mais pas fausses ou sans justification empirique. La problématique de cette exigence a été relevée même à l'intérieur de la tradition néopositiviste de Kemeny et Oppenheim, lesquels ont proposé un modèle de réduction qui n'implique pas de telles règles de connexion. Dans la définition de Kemeny et Oppenheim, une théorie (ou une conjonction de théories) T2 est dite réduite à une théorie T1 si et seulement si

(a) T2 comprend des termes non logiques qui ne font pas partie du vocabulaire de T1 ;

(b) toutes les données observées explicables par T2 peuvent être expliquées par T1 ;

(c) T1 est "systématisée" au moins aussi bien que T2 (concept impliquant que le "rapport" entre simplicité et pouvoir explicatif pour la théorie réduisante doit être égal à celui de la théorie réduite).

En généralisant, une branche scientifique B2 sera considérée réduite par une autre branche B1 à un certain temps si et seulement si les théories de B1 réduisent les théories de B2. La réduction sera partielle si seulement certaines des théories de B2 sont réduites.

 

5.3. La réduction de Kemeny et Oppenheim sert de base au concept de microréduction énoncé par le même Oppenheim et par Putnam en 1958. Il y aura microrédution de B2 à B1 si et seulement si "B2 est réduite à B1 ; et les objets dans l'univers du discours de B2 sont des entiers qui possèdent une décomposition en parties propres appartenant toutes à l'univers du discours de B1[77].

Le concept de "décomposition" est crucial, en ce sens que c'est exactement la relation de "parties"qui différencie la microréduction de la réduction au sens général, et il est ici repris à partir de l'élaboration que Rescher et Oppenheim avaient précédemment proposée du concept de Gestalt - c'est-à-­dire des conditions formelles de l'existence d'ensembles qui ne sont pas égaux à la "somme" de leurs parties - et qu'il est opportun de rappeler brièvement.

Pour Rescher et Oppenheim, il y a trois exigences intuitives que les totalités "gestaltiques" doivent posséder pour être définies telles quelles. Tout d'abord, l"'entier" doit posséder des attributs en vertu de son seul statut d'entier. En deuxième lieu, les parties de l'entier doivent posséder une relation caractéristique de dépendance l'une de l'autre, et doivent satisfaire quelque condition spatiale en vertu de leur seul statut de parties d'un entier. En troisième lieu, l'entier doit posséder quelque type de structure en vertu de laquelle certaines caractéristiques spécifiquement structurelles lui appartiennent[78].

La première exigence est formalisée dans la définition suivante : "Un attribut Q est un attribut D - indivis d'un entier w relativement à une décomposition D de w en Pt - parties si Q est un attribut de w qui n'est possédé par aucune Pt -partie de w appartenant à la décomposition D "[79], où Pt indique une relation spécifique de "partie" ; D, la classe des Pt -parties de w, est une décomposition de w si chaque Pt -partie de w a quelque Pt - partie en commun avec au moins un élément de D.

L'exigence de dépendance est définie comme suit : "Un attribut quantitatif f de la partie p1 dans une configuration de type R consistant en n objets p1, p2, ..., pn, est j -dépendante de la classe G des attributs quantitatifs de ces objets pi si j est une relation telle que dans chaque configuration de type R la f -valeur du premier membre de cette configuration est par j en relation avec les valeurs que les attributs quantitatifs dans G prennent pour les parties p1, p2, ...pn"[80]. Cette relation de dépendance est une question de degré, selon le caractère faible ou fort (par exemple déterministe ou statistique) de j, et peut être relativisée aux attributs non quantitatifs.

La troisième exigence est définie ainsi : "Etant donné un sous-groupe Z du groupe de toutes les transpositions d'un complexe, désignons comme caractéristique globale (relativement à Z) de ce complexe tout attribut qu'il partage avec tous les complexes différents de lui seulement pour Z-­transpositions, c'est-à-dire tout attribut invariant sous de telles transpositions"[81]. Lorsqu'on se trouve en face d'une telle "caractéristique globale" , elle peut être le reflet d'un attribut d'un entier qui est indérivable au sens de la définition suivante de la dérivabilité (et l'indérivabilité, par négation) : "Un attribut Q d'un entier w est un attribut D -G -T dérivable de w relativement à une décomposition D de w, un ensemble G d'attributs, et une théorie T si 'Q(w)' est déductible au moyen de T à partir des G - caractérisations des D -parties de w"[82]. Par exemple, un attribut dérivable est un attribut qui peut s'expliquer par T. Tel est le cas de la propriété d'être optiquement active pour une molécule composée de quatre radicaux différents liés à un atome de carbone (w), étant données les propriétés physiques et chimiques (G) des parties et les lois (T) de la stéréochimie.

La possibilité de microréductions repose clairement sur le fait qu'il n'existe pas d'entier selon les définitions formelles de Rescher et Oppenheim, et donc qu'il n'existe pas d'attributs qui soient indérivables par rapport à toute théorie possible. C'est cette dernière position qui est soutenue par beaucoup de néopositivistes les plus connus, de Schlick à Nagel et Hempel. En particulier, que ce soit Nagel ou Hempel, ils soulignent comment l'affirmation de l'existence de propriétés émergentes oublie normalement qu'il n'est pas possible de constater l'émergence de propriétés. Ce que nous pouvons constater est que des énoncés sont donnés, non déductibles de notre connaissance nomologique et factuelle. L'émergence, en ce sens , est toujours relative [83].

Le programme microréductionniste fut présenté par Oppenheim et Putnam comme une hypothèse liée non pas à la logique mais bien à la recherche empirique, laquelle seule pouvait établir s'il s'agissait d'une hypothèse fondée. Ils énuméraient six niveaux différents de microréductions, des groupes sociaux (celui le plus élevé) aux particules élémentaires, en montrant des exemples concrets, et avançant l'hypothèse méthodologique générale selon laquelle la démonstration des formations évolutives ou ontogénétiques de certaines entités peut être prise comme une indication "très naturelle"[84] de la possibilité d'effectuer des micro -réductions.

L'individualisme méthodologique est l'un d'eux. Il y avait probablement une certaine dose d'optimisme (et de simplisme historiographique), que bien peu de spécialistes des sciences sociales auraient partagé alors et partageraient aujourd'hui, dans les affirmations selon lesquelles l'économie "est entièrement de caractère microréductionniste", et que "la sociologie marxiste est microréductionniste dans le même sens que l'économie classique"[85].

Le concept de microréduction semble plutôt bien s'accorder avec l'individualisme méthodologique de von Hayek, vraiment par son caractère "compositif", même si évidemment le premier est défini dans un contexte épistémologique éloigné de von Hayek. Du reste, les traits distinctifs de la position épistémologique de von Hayek ne sont pas clairs. Alors qu'il refuse en fait le behaviorisme et tout réductionnisme de la psychologie à la physiologie[86], son individualisme méthodologique a comme conséquence que tous les niveaux conceptuels et nomologiques plus généraux que les descriptions des états individuels n'ont aucune valeur descriptive, d'une manière analogue à ce qu'il advient pour les lois de nature dans la position néopositiviste classique.

 

6.      Les thèses de Watkins

 

Malgré les références explicites et fortes à von Hayek, il n'y a pas de raison de croire que la thèse de l'individualisme méthodologique devenue la plus fameuse parmi les épistémologues, c'est-à-dire la thèse de John Watkins, coïncide avec celle de von Hayek. Pour Watkins l'individualisme méthodologique se fonde "sur le lieu commun métaphysique que les événements sociaux sont produits par des personnes". A son tour, "cette affirmation factuelle ou métaphysique a pour implication méthodologique que les phénomènes sociaux à grande échelle comme l'inflation, les révolutions politiques, etc., doivent être expliqués en termes de situations, dispositions et croyances d'individus"[87]. Au contraire, le holisme méthodologique se caractériserait par l'affirmation que "le comportement des individus serait expliqué (a) par les lois macroscopiques qui se présentent comme sui generis et s'appliquent au système social comme un tout, et (b) par les descriptions des positions (ou fonctions) des individus dans le cadre de ce tout"[88]. L'individualisme méthodologique reconnaît "qu'il peut y avoir des explications incomplètes ou intermédiaires de phénomènes sociaux à grande échelle (telle l'inflation) en termes d'autres phénomènes à grande échelle (tel le plein -emploi)" - ce qui au contraire, faut-il ajouter, n'est pas concédé par l'individualisme méthodologique à la von Hayek ; mais "nous ne serons pas arrivés à des explications solidement fondées [rock -bottom] de tels phénomènes à grande échelle tant que nous n'aurons pas déduit leur description d'assertions concernant les dispositions, les croyances, les ressources et les interrelations d'individus"[89].

Watkins, ainsi que Popper, et avec les mêmes arguments antiréductionnistes[90] refuse l'identification de telles dispositions et croyances à des états psychologiques et, en général, à la psychologie. Il traite plutôt de dispositions qui ne font référence à aucun individu en particulier, mais à une sorte d'individu "anonyme" dont l'usage donne lieu à une "explication anonyme", comme c'est le cas quand une augmentation du cours d'une action est expliquée par une anticipation à la hausse[91]. Naturellement, la thèse de Watkins ne fait rien d'autre ici que de reprendre une position méthodologique classique en sciences sociales, et qui fut par exemple exprimée par Alfred Schutz dans sa perspective phénoménologico-weberienne :"l'invariance du contenu de sens d'un produit face aux actes de production, dont il est le témoignage, dépend du degré d'anonymat où est saisi le cours des vécus de celui qui produit ... Certainement, toute action économique que l'on considère renvoie à l'homme qui agit de façon économique, mais cet agent est absolument anonyme, ce n'est ni un je ni un tu, ni un entrepreneur, ni un homo oeconomicus en général, mais ce qui lui correspond est simplement le "on" impersonnel et général"[92]. Le fait que celui-ci eût cherché un terrain de rencontre avec la praxéologie de von Mises[93] et avec l'individualisme méthodologique ne rend pas toutefois moins problématique la pertinence de ses positions pour la méthodologie des sciences sociales (lesquelles, du reste, à son avis, devraient étudier une réalité sociale qui s'identifie avec la Lebenswelt de Husserl)[94].

La position de Watkins est suffisamment générique pour s'accorder avec une variété d'interprétations du mot "anonyme", mais cela n'en est pas moins une faiblesse, dans la mesure où sans spécification, cette position n'a qu'un maigre contenu. L'exemple de la bourse n'est pas généralisable sans lier l'individualisme méthodologique à une théorie déterminée du comportement humain, c'est-à-dire à l'économique elle-même avec ses hypothèses sur la rationalité des agents. Probablement la position de Goldstein est excessive ; selon lui "l'individualisme méthodologique n'a de sens que s'il peut démontrer la pertinence des caractéristiques psychologiques pour expliquer et décrire les institutions sociales" ; les dispositions anonymes ne seraient pas individualistiques en ce sens "qu'elles ne fournissent aucune information sur quelqu'un en particulier, tandis que les individus sont des individus en particulier"[95]. Un tel individualisme serait en fait condamné à une absence de pertinence avant même qu'on en établisse la légitimité, du fait qu'il ne pourrait jamais se servir d'inférences généralisantes. Mais il nous paraît difficile de ne pas être d'accord avec Brodbeck quand elle affirme que les concepts "anonymes" sont en réalité simplement le résultat de procédures statistiques[96]. Celles-ci sont les seules qui puissent donner une pertinence empirique aux explications individualistiques non psychologiques, en évitant de devenir des explications circulaires ou ad hoc. Mais elles seraient de toute façon inacceptables non seulement du point de vue de Schutz mais aussi de von Hayek.

Les thèses de Watkins ont donné lieu à un débat qui, de temps en temps, revient en surface avec des arguments plus ou moins originaux. Nous croyons qu'il est difficile de dire que le débat originaire ait apporté une grande contribution à l'évaluation de l'individualisme méthodologique précisément comme méthode plausible de recherche en sciences sociales. La majeure partie des critiques ont cherché à montrer qu'ils peuvent se donner aussi bien des concepts que des lois sociales irréductibles aux concepts et lois individuels sans toutefois impliquer l'existence d'entités supra-individuelles, ou de "lois de l'histoire" ou quelque concept historiciste similaire. Ainsi, Maurice Mandelbaum a essayé de démontrer qu'il existerait des faits sociaux irréductibles à des actions ou dispositions individuelles : "s'il faut expliquer le comportement d'un individu lorsque, par exemple, il entre dans une banque, nous devons avoir recours à des concepts sociétaux [societal] et nous ne pouvons simplement employer des termes qui font référence au fait que cet individu exécute des signes sur du papier, se rapproche d'un certain point précis, remet le papier à un autre individu, etc."[97]. C'est seulement en employant le concept de banque que l'action devient "explicable"[explicable ] non sur la seule base de protocoles. Si toutefois l'on nie - comme le fait Mandelbaum - une quelconque valeur à la thèse selon laquelle les banques ou les systèmes matrimoniaux existent indépendamment des individus, il devient difficile de comprendre comment il est possible de soutenir qu'il soit en principe impossible de décrire les concepts sociétaux en termes d'individus. Naturellement, par "banque" nous désignons des relations bien connues existant entre un grand nombre d'individus, qui sont révélées par leurs comportements, et telles qu'elles ne s'altèrent pas substantiellement si un individu qui en fait partie modifie (ou cesse) son comportement. La "banque" en ce sens, peut bien "exister" indépendamment d'un seul individu. Mais ce qu'un client trouve en face de lui n'est pas la "banque", c'est plutôt un ensemble (relativement) stable de modes de comportement. Le fait que c'est à ces modes de comportement, et à la perception qu'il en a, qu'il faut faire référence si l'on veut expliquer son action, n'équivaut pas tout à fait à supposer un quelconque concept irréductiblement "societal".

Il existe bien sûr d'autres manières de soutenir la thèse de la nécessité et de l'irréductibilité des concepts sociaux, comme par exemple celle très raffiné de Steven Lukes, pour laquelle : "plusieurs phénomènes sociaux peuvent tout simplement être observés... par exemple, les procédures d'un tribunal"[98]. Il est difficile de dénoncer une telle thèse, puisqu'on ne peut rien opposer à celui qui possède une faculté de perception intellectuelle qui (en revanche) manque à beaucoup de ceux qui n'observent que les comportements de certains individus, et en viennent à identifier des comportements conformes aux codes de procédure seulement d'après une connaissance théorique.

De ce point de vue, il ne nous semble pas que l'on ait trouvé beaucoup d'arguments meilleurs que ceux menés par Durkheim en son temps, et dont l'une des meilleures expressions est la suivante : "les tendances comme les pensées collectives sont d'une autre nature que les tendances et pensées individuelles, [elles ont] des caractères que n'ont pas les secondes. Or, dit -on, comment est-ce possible puisqu'il n'y a dans la société que des individus ? Mais, à ce compte, il faudrait dire qu'il n'y a rien de plus dans la nature vivante que dans la matière brute, puisque la cellule est exclusivement faite d'atomes qui ne vivent pas... les individus, en s'unissant forment un être psychique d'une espèce nouvelle qui, par conséquent, a sa manière propre de penser et de sentir."[99].

Des doutes peuvent également être émis sur la valeur de l'autre thèse de Mandelbaum, pour laquelle il serait possible que des lois décrivent le comportement d'entiers sans qu'elles impliquent aucun concept d'holisme ou d'émergence. Il en irait ainsi des assertions légiformes "qui regardent la nature du système comme un entier et la manière dont ses parties composantes se comportent". La nature non holiste de telles lois globales serait démontrée par le fait qu'elles peuvent être "dérivées" [derivative] de lois concernant les aspects composants du système, et peuvent ainsi être réductibles à des lois abstractives [abstractive]"[100], ou bien à des lois qui relient des aspects ou des composantes spécifiques. En quel sens de telles lois (pour le cas où elles existent) témoigneraient contre l'individualisme méthodologique "explicatif", vu qu'elles peuvent de toute façon être dérivées de lois décrivant le comportement d'éléments particuliers ?

Plus raffinée, mais pas beaucoup plus satisfaisante, est la thèse de Brodbeck sur un point similaire. "Il n'est pas nécessaire qu'il y ait, et en général il n'y a pas, quelque similitude entre le comportement d'un ensemble et le comportement des éléments d'un ensemble. Le comportement d'une substance sujette aux lois de la chimie diffère du comportement de ses particules sujettes aux lois de la mécanique. Les groupes peuvent être cohésifs, ce qu'au contraire ne peuvent être les individus, et la possibilité de la cohésion peut influencer la stabilité du groupe, ce que les individus, en ce sens précis de la stabilité, ne peuvent avoir"[101]. Mais si, comme Brodbeck le reconnaît elle-même, les lois et les propriétés de la chimie peuvent être réduites aux lois et aux propriétés de la physique, quel type d'objection cela constitue-t-il à l'égard de l'individualisme méthodologique sinon encore une objection de fait ? Cela est sûrement valide même si l'on concède ce qui en fait n'est pas totalement concédé, à savoir que les groupes soient cohésifs dans le même sens que la terre est un ellipsoïde.

Il n'est pas clair non plus que l'individualisme méthodologique explicatif requière logiquement l'identification de lois empiriques de type particulier, ou "lois de composition", analogues (par exemple) à la règle du parallélogramme dans la physique newtonienne ; ces lois devraient établir ce qui survient, sous certaines conditions, quand le nombre de personnes avec lesquelles un individu se trouve en interaction augmente au-delà de la présence d'un individu ou de peu d'individus. Selon Robert Nozick, l'individualisme méthodologique postulerait, au contraire, "qu'il y a un n au-dessus duquel il n'existe aucun changement de lois ; toutes les lois sur les interactions sont réductibles à la théorie des interactions de n personnes (ou moins) ; toute la science sociale est réductible aux lois (£n) de l'interaction humaine plus une spécification de la situation (à laquelle les lois sont appliquées)’’[102], et en outre que n est "petit" .

Il n'y a pas de raison de croire que l'individualisme méthodologique doive souscrire au postulat de Nozick. Les lois de composition dans le sens qui vient d'être rappelé satisferaient les desiderata d'une théorie qui doit expliquer des régularités macro sans violer les principes de l'individualisme méthodologique. En fait de telles lois pourraient simplement être le résultat de lois générales du comportement (psychologique ou moins) sous diverses conditions spécifiques. Mais cela démontre encore que l'individualisme méthodologique n'implique pas logiquement - aussi irréaliste que puisse en être la conséquence - l'identification de lois de composition empiriques et indépendantes.

 

7.Ontologie et méthodologie

 

Les exemples que nous avons brièvement examinés ci-dessus montrent, à notre avis, qu'il n'y a pas moyen de nier la possibilité d'explications totalement individualistes quand l'on part de l'acceptation d'un nominalisme ontologique, et que l'on refuse de ce fait l'émergence descriptive et explicative du "social". Assurément, la thèse de l'émergence est parfaitement défendable comme telle, et il est même possible de trouver en sa faveur des arguments - essentiellement analogiques - dans des branches des sciences naturelles comme la mécanique quantique (en particulier depuis les expériences de Anspect et la confirmation des relations de Bell)[103], ou l'étude du rapport intelligence/cerveau[104]. Toutefois elle doit être soutenue comme telle, et non pas introduite subrepticement. Cela est par exemple le cas (parmi d'autres) de la critique de l'individualisme méthodologique adressée par Richard Miller à une époque relativement récente. Parmi les autres défauts (par exemple de ne pas être conforme aux théories marxistes de la société), Miller identifie celui par lequel les explications individualistiques ne peuvent pas se conformer au principe suivant :"si, étant données certaines conditions en un certain temps, X serait arrivé de toute façon, même en l'absence de la séquence d'actions individuelles, croyances ou dispositions qui ont effectivement été les causes de X, alors une explication de X doit expliquer pourquoi X serait arrivé dans les circonstances données, même en l'absence de cette séquence particulière"[105]. Ici, la première partie du conditionnel établit simplement l'indépendance ontologique du social par rapport aux individus"[106].

Ce type de problème se retrouve aussi dans une des critiques récentes les plus compliquées, mais peut-être non complexes, de l'individualisme méthodologique, émanant de Harold Kincaid. Sur la base d'une identification de l'individualisme méthodologique avec le réductionnisme à la Nagel, et de la théorie du comportement individuel avec une forme (imprécise) de "behaviorisme" (thèses toutes deux particulièrement discutables), Kincaid arrive à la conclusion que l'individualisme méthodologique est insoutenable. Toutefois cela ne signifie pas qu'il soit impossible d'offrir une explication individualistique complète des "tokens" sociaux, c'est-à-dire que chaque situation sociale prise individuellement ne puisse pas s'expliquer en termes individualistiques. Pourtant, le problème est que ces explications ne seraient pas de nature pleine, en ce sens qu'elles ne pourraient répondre à celles que Kincaid appelle "deux types fondamentaux de questions" pour quelque phénomène social S que ce soit : "(1) Pourquoi S s'est-il vérifié, ou bien, quelles sont les connexions causales entre le type d'événement social (événement social impliquant une entité sociale) précédant S et la naissance de S ? (2) Pourquoi ce type d'événement (le type auquel appartient S) se vérifie-t-il, ou bien, quel autre type d'événement social antécédent peut-il produire ce type d'événement social?"[107]. En retenant l'existence des connexions causales entre événements sociaux en tant que sociaux, ici encore l'on suppose l'accomplissement d'une ontologie du social, ou bien l'on suppose une thèse dans une grande mesure équivalente à celle de l'émergence[108].

Si les considérations que nous avons menées jusqu'ici sont correctes, nous pensons qu'il est possible d'affirmer que la tentative de résoudre le problème de l'individualisme (et du holisme) méthodologique en le traduisant sur le terrain logico-linguistique n'est pas une réussite. L'une et l'autre de ces thèses sont argumentables seulement sur la base d'hypothèses ontologiques sur la "nature" de la société et des rapports entre les individus, auxquelles il faut ajouter des hypothèses spécifiques sur les méthodes et les fins des sciences sociales. Si l'on retient que la réalité "ultime" dont les sciences sociales doivent traiter sont les individus, alors, indépendamment de toute hypothèse sur des réductions ultérieures au niveau physique et physiologique (ou bien, aux niveaux ultérieurement "ultimes"), une conception réaliste de la science permet de conclure que l'individualisme méthodologique est (dans sa version microréductionniste ou dans une autre) une prescription de méthode qui indique la direction vers de meilleures explications. Son fondement méthodologique est le même que celui de cette branche de la .physique théorique qui étudie les particules élémentaires et leurs lois dans la conviction que leur connaissance permette d'expliquer tous les phénomènes macroscopiques (tels, par exemple les phénomènes cosmogoniques).

Une telle conclusion peut être niée, en ne contestant qu'une seule des prémisses. En fait, de la première hypothèse ne s'ensuit pas la thèse de l'individualisme méthodologique si l'on retient que la science est, par exemple, essentiellement une question de convention, et qu'elle ne peut donc légitimement affirmer décrire la réalité ; tandis qu'une conception réaliste de la science n'implique pas en elle-même que les individus représentent un niveau de réalité plus profond que les ensembles sociaux. Naturellement, cet argument ne peut en aucune manière établir quelles caractéristiques spécifiques un tel individualisme méthodologique doit avoir. En particulier, il ne peut établir que ce dernier doive inclure le concept de rationalité ou d'intentionnalité.

 

8.      Applications et promesses

 

La discussion, sur les conditions nécessaires de conformité d'une science sociale aux prescriptions de l'individualisme méthodologique, n'a ni la mission ni la possibilité d'offrir d'une part quelque indication sur la disponibilité effective de concepts et de régularités "sociales" satisfaisantes, et d'autres part des théories du comportement individuel tout autant satisfaisantes. Il paraît raisonnable qu'il n'y a pas de réponse de validité générale, et que la situation est extrêmement différente selon la discipline particulière et le domaine particulier de recherche.

Dans le champ de l'économie, le problème semble double. D'un côté, il s'agit de donner un fondement théorique aux régularités statistiques. De l'autre il faut trouver un fondement micro pour les lois théoriques macroéconomiques. Ce dernier est en quelque sorte un "problème secondaire" en ce sens que les lois théoriques macro doivent de toute façon être en accord avec les données statistiques[109]

Si le rapport entre économétrie et économie théorique est l'un des plus traditionnels, le fondement micro de la macroéconomie est devenu l'un des thèmes les plus actuels, spécialement au début des années soixante-dix avec ce que l'on appelle la crise des modèles macroéconomiques keynésiens. La nouveauté la plus significative, et de grande pertinence méthodologique, a été probablement l'élaboration de la théorie des anticipations rationnelles. Dans sa formulation originale par John Muth, la théorie des anticipations rationnelles entend être une explication de quelques résultats empiriques sur les anticipations ; en particulier , que "les moyennes des anticipations dans un secteur sont plus exactes que les modèles simples et tout autant exactes que les systèmes élaborés d'équations", et que "les anticipations dont on rend compte généralement sous-estiment l'étendue des changements qui se produisent effectivement". Telles données peuvent être expliquées sur la base de l'hypothèse que "les anticipations, puisqu'elles sont des prédictions informées d'événements futurs, sont essentiellement la même chose que les prédictions de la théorie économique pertinente"[110], et seront par conséquent "rationnelles." Comme l'on peut aussi dire, l'hypothèse des anticipations rationnelles équivaut à mettre une équivalence entre la distribution subjective de probabilités et celle objective[111]. La nouvelle théorie macroéconomique qui sert à rendre compte des données économétriques ne requiert pas le recours à des structures explicatives différant du comportement individuel.

Nettement moins précise, et extrêmement plus variée, est la situation concernant les autres disciplines sociales. Elle est ici radicalement différente de celle de l'économie. Cette dernière a eu dès le départ son noyau de concepts et d'explications individualistes (même si souvent individualistico-statistiques), et a vu se diviser les programmes de recherche en son sein souvent sur la base des caractéristiques spécifiques devant être attribuées au postulat individualiste (règles de comportement de l'acteur, information disponible, préférences, etc.). Au contraire, pour les sciences sociologiques, les programmes anti -individualistes ont prévalu, de Durkheim aux différentes formes de fonctionnalisme et au structuralisme. Le fait qu'il soit aussi possible de repérer à l'intérieur de tels programmes des éléments individualistes[112] rend encore plus difficile un jugement général, même si la thèse de George Homans paraît largement à partager, selon laquelle : "l'existence de quelque science sociale dotée de propositions avec un degré élevée de généralité et une capacité élevé d'explication attribuables aux agrégats sociaux" est douteuse[113] - et par conséquent le véritable problème n'est pas de savoir si une réduction est possible, mais "si cela était possible ... [il est] de vérifier la possibilité de trouver des propositions à réduire "[114].

C'est probablement à Raymond Boudon que l'on doit la tentative, la plus cohérente aujourd'hui entreprise, de montrer que d'une part l'individualisme méthodologique a représenté une ligne fondamentale dans le développement de la pensée sociologique et d'autre part - et surtout - il a offert une perspective de recherche plus riche en résultats et plus prometteuse que ses rivales[115]. Boudon occupe une place importante sur cette ligne, notamment par ses propres recherches concernant les rapports entre instruction et mobilité sociale. Un des problèmes fondamentaux qu'il se posait à ce propos était " de rendre compte des régularités statistiques qu'on observe à propos de l'inégalité des chances devant l'enseignement sans recourir à une théorie plus ou moins discrètement finaliste supposant que les comportements individuels sont déterminés par la fonction de reproduction du système social"[116]. La solution de Boudon passe à travers la construction de modèles inspirés de modèles économiques, lesquels attribuent certaines connaissances, ressources et rationalité aux individus. Les régularités statistiques s'obtiennent donc par des agrégations de comportements individuels, d'une manière conforme aux critères microréductionnistes.

La théorie de l'instruction et de la mobilité sociale de Boudon peut être largement recomprise sous le concept aujourd'hui très utilisé d"`impérialisme économique"[117], ou bien d'extension des explications de type economico­individualiste à des actions et phénomènes sociaux traditionnellement placés en dehors du champ de l'économie. Il s'agit d'une étiquette qui comprend non seulement les recherches du Public Choice et de ses proches comme celles de Mancur Olson[118], mais aussi des études comme la théorie du comportement humain de Gary Becker, sur laquelle il est opportun de nous arrêter brièvement.

"L'approche économique suppose un comportement maximisant ... En outre... elle suppose l'existence de marchés qui, avec des degrés divers d'efficience coordonnent les actions des différents participants... si bien que leur comportement devient réciproquement compatible ... Les prix et les autres instruments de marché allouent les ressources rares à l'intérieur de la société et contraignent donc les désirs des participants tout en coordonnant leurs actions.

Dans l'approche économique, ces instruments remplissent la majeure partie des fonctions (sinon toutes) assignées à la `structure' dans les théories sociologiques"[119]. En outre, le modèle spécifique de Becker suppose que les préférences fondamentales des individus ne varient pas de façon substantielle dans le temps, et sont essentiellement les mêmes indépendamment du revenu ou des facteurs historiques et culturels. Sous ces conditions, l'appareil analytique de la théorie de l'utilité espérée permettra d'expliquer tout comportement sujet à la rareté et à un choix.

Le point fort de l'approche de Becker réside exactement dans la capacité des modèles, construits sur ces prémisses, à expliquer les régularités statistiques précédemment inexpliquées, ou expliquées avec des arguments d'un niveau mineur d'universalité - par exemple, celles relatives au comportement reproductif ou au mariage et au divorce[120]. De façon spécifique, la théorie qui permet logiquement d'obtenir des explications est celle qui attribue une rationalité aux individus. Puisque l'acteur de Becker est sujet aux limitations stigleriennes, ses solutions seront maximisantes relativement au stock d'informations qu'il possède. Par exemple, il est possible mais non nécessaire qu'il parvienne à une maximisation égale ou analogue à celle de l'acteur défini par la théorie des anticipations rationnelles. Toutefois, son comportement ne pourra jamais être défini autrement que comme rationnel. Un comportement qui apparaît prima facie irrationnel se verra reconduit à la rationalité en postulant l'existence de coûts (physiques et psychiques)[121]. Le caractère ad hoc de la procédure est évident, mais Becker considère qu'il s'agit d'une préoccupation inutile, au vu des résultats d'ensemble de ses modèles. L'hypothèse de la stabilité des préférences garantirait suffisamment leur caractère général et non seulement ad hoc.

II n'est pas tout à fait clair que cette solution soit satisfaisante. Le problème remonte à la théorie même de l'utilité espérée. Indépendamment des autres considérations de type méthodologique concernant la construction d'explications basées sur cette dernière, et la possibilité de leur contrôle empirique, il y a une série de preuves expérimentales bien connues qui contrastent avec ses axiomes, et qui en rendent problématique l'usage en tant que théorie descriptive du choix individuel[122]. De plus il y a de grands doutes que la théorie de l'utilité espérée puisse être une théorie réaliste du comportement humain, vu le niveau de complication requis par ses procédures de calcul, spécialement quand les coûts et les rendements marginaux de l'information doivent être pris en considération"[123].

Ces rapides considérations devraient être suffisantes pour montrer comment la valeur et les limites de l'individualisme méthodologique deviennent toujours davantage liées au problème de la rationalité et d'une théorie de la rationalité. Ce n'est pas un lien nécessaire, pour autant que l'individualisme méthodologique peut s'accompagner de l'hypothèse des lois causales psychologiques qui expliquent les régularités sociologiques. Toutefois c'est ce dernier programme qui ne jouit pas de beaucoup de succès, et qui de toute manière ne semble pas se constituer d'une façon autonome par rapport à une théorie de la rationalité. Le plus digne d'intérêt et le plus important à une époque relativement récente a probablement été celui de George Homans ; Homans a cherché à montrer que "les propositions empiriques peuvent être expliquées plus facilement par deux corps de propositions générales déjà existantes : celles de la psychologie behavioriste et de l'économie élémentaire"[124]. A son tour, cette dernière est fondée sur le principe de rationalité, que Homans définit en un sens (générique) conforme aux postulats de la théorie de l'utilité espérée[125]. Il s'agirait d'une assertion psychologique générale, dans le sens qu'elle "se réfère au comportement d'hommes et non aux caractéristiques de groupes sociaux ou d'agrégats comme tels"[126]. A leur tour, les propositions générales de la psychologie dans le sens plus précis auraient la forme d'assertions telles que : "si un homme accomplit une action qui est suivie d'une récompense, la probabilité qu'il répète l'action augmente". Principe de rationalité - développé de manière opportune par l'économie théorique - plus des assertions générales de ce type auraient suffisamment de pouvoir pour faire conclure à Homans qu'il n'y a pas de proposition sociologique qui ne puisse être dérivée d'eux[127]. Quand cela arrive, c'est à cause de l'ignorance "des conditions données et spécifiées en présence desquelles les propositions psychologiques doivent être appliquées"[128].

Bien que le programme de Homans n'ait pas eu beaucoup de succès, le problème de l'intégration de la théorie "économique" du comportement rationnel avec des concepts de la psychologie empirique est en train d'attirer aussi l'attention d'économistes néoclassiques[129], et comme cela est connu, forme le noyau principal de la théorie de la rationalité de Simon. Il n'est pas déraisonnable de faire l'hypothèse que les débats futurs sur l'individualisme méthodologique en seront fortement influencés, reportant, en un certain sens, le problème de l'explication des événements et des régularités sociales à bien avant Menger, à la théorie du fonctionnaire de la Compagnie des Indes.

 

 

 

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[1] Professeur de Philosophie, Université de Turin

[2] Cf. Menger -1883, trad. it. 1937, p. 166.

[3] Menger -1883, trad. it. 1937, p. 45.

[4] Menger -1883, trad. it., 1937, p. 107.

[5] Menger -1883, trad. it., 1937, p. 69.

[6] Menger -1883, trad. it., 1937, p. 70. Menger n'est pas toujours cohérent sur ce problème crucial. Voyez par exemple la thèse - clairement holiste - selon laquelle "il existe des besoins sociaux que l'on ne doit confondre ni avec ceux des membres individuels de l'association, ni avec ceux de la totalité des membres de l'association elle -même". Menger -1871, trad. ii., 1925, p. 12.

[7]Cf. Menger -1883, trad. it. 1937, p. 40 et 161. 

[8] Menger -1883, trad. it. 1937, p. 171.

[9] Cf. Menger -1883, trad. it. 1937, p. 53.

[10] Menger -1883, trad. it. 1937, p. 70.

[11] Cf. Menger -1883, trad. it. 1937, pp. ; et Menger -1871, trad. it., 1925, p. 304). Franco Donzelli considère que la conciliation du caractère intentionnel des actions individuelles et du caractère non intentionnel des phénomènes macro (ou le caractère déductible des assertions décrivant les seconds à partir des assertions décrivant les premières) est "le problème épistémologique le plus pertinent auquel l'approche individualiste doit faire face" (Donzelli -1986, p. 103). La thèse est valide seulement si l'on admet que l'attribution du caractère intentionnel entraîne une impossibilité d'explications causales nomologico-déductives; contra, cf. par exemple Hempel, -1965, p. 254. Pour une critique de l'opposition entre l'individualisme méthodologique et la thèse de l'existence de conséquences non intentionnelles, voir aussi Homans -1970, p. 324.

[12] Menger -1883, trad. it. 1937, p. 107.

[13] Weber -1913, trad. it. 1974, p. 256.

[14] Weber -1913, trad. it. 1974, pp. ; cf. aussi  Weber -1922, trad. it. 1961, p. 11 et 24.

[15] Weber -1913, trad. it. 1974, p. 243.

[16] Cf. Weber -1913, trad. it. 1974, p. 252 ; et Weber -1922, trad. it. 1961, pp. 21 -22.

[17] Weber -1913, trad. it. 1974, p. 252.

[18] Weber -1904, trad. it. 1974, p. 88 ; cf. aussi Weber -1905, trad. it. , 1980, pp. 67 -68.

[19] Weber -1904, trad. it. 1974, pp. 90 -91.

[20] Weber -1904, trad. it. 1974, p. 87.

[21] Cf. Weber -1922, trad. it. 1961, pp. 11 -12.

[22] Weber -1913, trad. it. 1974, p. 254 ; cf. aussi 1906, trad. it. 1974, p. 230 ; et 1922, trad. it. 1961, p. 11. Naturellement, Weber soulignera maintes fois l'inverse, c'est-à-dire l'explication par la compréhension des régularités statistiques. Cf. par exemple Weber -1922, trad. it. 1961, p. 11.

[23] von Mises -1933, trad. it. 1988, p. 23.

[24] von Mises -1933, tract. it. 1988, pp. 48 -49. (C'est nous qui soulignons).

[25] von Mises -1933, trad. it. 1988, p. 64.

[26] von Mises -1933, trad. it. 1988, p. 20.

[27] von Mises -1933, trad. it. 1988, p. 19.

[28] von Mises -1949, p. 55.

[29] von Mises -1957, p. 12.

[30] von Mises -1933, trad. it. 1988, p. 127

[31] von Mises -1933, trad. it. 1988, pp. 57 -58.

[32] von Mises -1949, p. 18.

[33] von Mises -1933, trad. it. 1988, p. 40.

[34] von Mises -1933, trad. it. 1988, pp. 51 -52.

[35] von Mises -1933, trad. it. 1988, p. 64.

[36] Il est difficile de tracer avec une certaine précision le rapport entre les théories méthodologiques et scientifiques de von Mises et de von Hayek. Bien que von Hayek ait en diverses occasions exprimé sa dette envers von Mises, reconnaissant qu'il "s'est engagé plus avant que tout autre chercheur" (von Hayek -1952, trad, it. 1967, p. 262) en direction d'une théorie subjectiviste, il est plus que douteux que l’œuvre de von Hayek soit fondée sur un a -priorisme aussi radical que celui de von Mises.

[37] von Hayek -1952, trad. it. 1967, p. 41.

[38] von Hayek -1935, trad. it. 1988. p. 332.

[39] Cf. von Hayek -1952, trad. it. 1967, p. 42.

[40] von Hayek -1935, trad. it. 1988, p. 332.

[41] von Hayek -1952, trad. it. 1967, p. 42.

[42] von Hayek -1952, trad. it. 1967, p.30.

[43] von Hayek -1952, trad. it. 1967, p. 41.

[44] von Hayek -1952, trad. it. 1967, p. 43. (C'est nous qui soulignons).

[45] von Hayek -1952, trad. it. 1967, p. 64.

[46] Cf. von Hayek -1952, trad. it. 1967, pp. 43 -44.

[47] Cf. von Hayek -1973/78, trad. it. 1986, chap. 1 -3. Cf. aussi Weimer -1983.

[48] von Hayek -1952, trad. it. 1967, p. 103.

[49] von Hayek -1952„ trad. it. 1967, p. 72. von Hayek poussera encore plus loin sa méfiance dans les méthodes statistico -quantitatives des sciences sociales, en arguant que des théories fausses peuvent bien en venir à être acceptées dans la mesure où elles sont en accord avec certaines preuves quantitatives qui sont en fait les seules mesurables, alors que des théories vraies peuvent être réfutées du fait de l'impossibilité de trouver des "variables" quantitatives dont les mesures permettraient leur confirmation. Tel serait le cas, respectivement, de la théorie keynésienne du chômage, et de la théorie élaborée par von Hayek lui-même, pour qui ce phénomène trouve une explication dans "l'écart existant entre la distribution de la demande parmi les différents biens et services et l'affectation du travail et des autres ressources destinées à les produire" (von Hayek -1975, trad. it. 1988, p. 213).

[50] Gellner -1973, p. 252.

[51] Cf. Elster -19133, pp. 45 -46.

[52] Elster -1983, p. 45.

[53] Simon -1977, p. 96.

[54] Schumpeter -1954, trad. it. 1959/1960, vol. I, p. 239..

[55] von Hayek -1952, trad. it. 1967, p. 47.

[56] von Hayek -1952, trad. it. 1967, p. 47.

[57] Cf. von Hayek -1955.

[58] Cf. la présentation et le développement des thèses hayékiennes émanant de Walter Weimer (1983) et nos propres commentaires (Petroni -1983), ainsi que la discussion consécutive avec von Hayek. Cf. aussi Petroni/Monti -Bragadin -1986. Notre thèse est que, même si l'on admet que les phénomènes sociaux soient complexes (ou, en tout état de cause, plus complexes que les phénomènes naturels), il n'y a pas de raison pour qu'il soit impossible d'inventer des modèles explicatifs simplificateurs semblables à ceux qu'utilisent depuis toujours les sciences physiques, et d'obtenir ainsi un niveau analogue de précision explicative et prédictive.

[59] Cf. Nagel -1956, chap. 10, et Brodbeck -1973. Nagel souligne en particulier que la méthode de la "compréhension subjective" n'établit pas complètement la validité de nos imputations, et peut éventuellement constituer une description de leur genèse (p. 364). En outre, il n'y a aucune raison de retenir que les attitudes des individus soient accessibles à l'introspection, et qu'elles ne soient plutôt des attributs de dispositions introduits afin de rendre compte du comportement manifesté (p. 366). Quant à la différence entre sciences sociales et naturelles sur la base de la méthode "synthétique" propre aux premières, et de la méthode "analytique" caractérisant les secondes, elle est tout simplement fausse, si tant est que ces dernières aussi utilisent la méthode analytique (pp. 365 -66). Brodbeck critique également le subjectivisme et l'anti -behaviorisme de von Hayek. Sa critique de l'individualisme méthodologique est importante ; nous l'examinerons plus loin. Cf. aussi Hempel­ 1965, p. 237, pour une critique de la validité des explications en termes de "familiarité". La thèse de Popper -1944, trad. it. 1975, p. 123, est semblable. Une réplique excellente aux thèses de Nagel se trouve dans Schutz -1953, trad, it. 1973, pp. 53 -55.

[60] Popper -1944, trad. it. 1975, p. 124.

[61] A l'évidence, et contrairement à ce que retient Popper, cela constitue un très bon argument analogique en faveur de la position méthodologique anti -individualiste !

[62] Popper -1944, trad. it. 1975, p. 125.

[63] Pour un exposé et une analyse de ce point, ainsi que des autres problèmes de l'épistémologie des sciences sociales chez Popper, cf. Petroni -1981, pp. 54 -76.

[64] Popper -1944, trad. it. 1975, p. 122.

[65] Puisque l'individualisme méthodologique ne découle pas logiquement des principes fondamentaux de l'épistémologie et de la méthodologie de Popper - dans la mesure où celles-ci sont hypotético-déductives, et où elles attribuent une validité aux théories sur la base de leurs résultats, et non sur la base de caractéristiques a priori -, il est à ses yeux un "postulat", tandis que selon le point de vue subjectiviste de von Hayek, il est plutôt une conséquence (plus ou moins stricte). Popper critique les thèses subjectivistes (avec une référence à Menger) dans The Open Society (Popper - 1945/1966, chap. 14, note 14).

[66] Cf. Popper - 1945/1966, vol. II, p. 91 : "methodological individualism ...rightly insists that the 'behaviour' and the 'actions' of collectives ... must be reduced to the behaviour and to actions of human individuals" (nous soulignons) ; p. 324 : "I hold that institutions (and traditions) must be analysed in individualistic terms" (nous soulignons). Cette différence entre Popper et von Hayek a été indiquée par Scott (1961), lequel ne fait pourtant pas référence à Misère de l'historicisme, où Popper parle explicitement de construire des concepts sociaux à partir de ceux individuels.

[67] Popper - 1945/1966, vol. II, p. 90.

[68] Popper - 1945/1966, vol. II, p. 90.

[69]  Popper -1962, trad. it. 1972, p. 120.

[70] Popper - 1945/1966, vol. II, p. 95.

[71] Pour une thèse contraire, cf. Petroni -1981, p. 75. L'implication entre individualisme méthodologique et psychologisme est affirmée par Homans -1967, trad. it. 1976, p. 65.

[72] Nagel -1961, trad. it. 1981, p. 347.

[73] Cf. Brodbeck -1973.b, p. 294 : "Toute déduction ... ne représente pas une réduction. Nous expliquerons une loi en la déduisant d'une autre loi ou de plusieurs lois. Dans le cas classique, nous expliquons la loi de Galilée de la chute des corps pesants en la déduisant, comme cas particulier pour les corps terrestres, de la loi newtonienne de la gravitation. Mais ici rien n'a été réduit à quelque chose d'autre". Dans la terminologie de Kemeny et Oppenheim, l'on distingue entre W-­réduction ou réduction homogène, et N-réduction, ou réduction hétérogène. Cf. aussi Kemeny et Oppenheim -1956. Sur les théories de la réduction, cf. Egidi -1979, chap. 1V.

[74] Cf. Bergmann -1957, pp. 75 -84 et p. 145 ; cf. aussi Brodbeck -19731, pp. 287 et 293.

[75] Les positions classiques sur ce point sont celles de Nagel -1961, trad. it. 1981, pp. .

[76] En faveur de cette thèse - quoique dans une perspective différente - cf. Bergmann -1957, pp. .

[77] Oppenheim/Putnam -1958, p. 6.

[78] Oppenheim/Rescher -1955, p. 90.

[79] Oppenheim/Rescher -1955, p. 91.

[80] Oppenheim/Rescher -1955, pp. 95 -96.

[81] Oppenheim/Rescher -1955, p. 104.

[82] Oppenheim/Rescher -1955, p. 94.

[83] Cf. Nagel -1961, trad. it. 1981, pp. , et 401 ; et Hempel -1965, pp. .

[84] Oppenheim/Putnam -1958, p. 15.

[85] Cf. Oppenheim/Putnam -1958, p. 17.

[86] Cf. von Hayek -1952, trad. it. 1967, p. 56.

[87] Watkins -19731, p. 179.

[88] Watkins -1952, trad. it. 1973, pp. 57 -58.

[89] Watkins -19731, p. 168.

[90] Cf. Watkins -1973b, p. 173.

[91] Cf. Watkins -1973à, p. 181.

[92] Schutz -1932 trad. it. 1974, pp. .

[93] Cf. von Mises -1933, trad. it. 1988, p. 134.

[94] Cf. Schutz -1953, trad. it. 1979, p. 58.

[95] Goldstein -19731, pp. .

[96] Cf. Brodbeck -1973.b, pp. .

[97] Mandelbaum -1973., p. 228.

[98] Lukes -1973, p. 123.

[99] Durkheim -1897 ; 5ème éd., 1990, p. 350

[100] Mandelbaum -1973.6, p. 240.

[101] Brodbeck -1973.6, p. 305.

[102] Nozick -1977, p. 356.

[103] Cf. par exemple le concept de "enfolded order" opposé à l"'ordre cartésien", adapté exclusivement à l'analyse du monde en parties existant séparément, in Bohm -1983.

[104] Cf. par exemple les positions fortement "émergentistes" de Eccles/Popper -1977.

[105] Miller -1978, p. 404.

[106] D'ailleurs, c'est seulement sous cette interprétation que l'on peut affirmer que le principe ne peut être satisfait par des explications individualistiques. Autrement celui-ci serait satisfait par des explications individualistiques sous des conditions opportunes (par exemple, l'existence d'un grand nombre d'individus avec des dispositions et croyances semblables).

[107] Kincaid -1986, p. 506.

[108] Kincaid cherche à relier d'une certaine manière (qui n'est pas très claire) le concept d'individualisme méthodologique à celui de "supervenience" (Cf. , 1986, pp. et ). A part le caractère purement définitoire de la notion de "supervenience"; qui ne semble pas encore avoir trouvé un quelconque type de succès raisonnable pour rendre compte des moments effectifs dans l'histoire de la science, il est douteux que du point de vue méthodologique elle apporte quelque chose aux relations logiques traditionnelles. Que l'on considère par exemple le concept de "strong supervenience" ainsi défini par Jaegwon Kim : "A strongly supervenes on B just in case, necessarily, for each x and each property F in A, if x has F, then there is a property G in B such that x has G, and necessarily if any y has G, has F". (Kim -1982, p. 165). Une telle "survenance forte" est la seule qui permettrait de recueillir un sens de pleine dépendance, chose qui au contraire ne se produirait pas avec des définitions plus faibles. D'après elle, en fait, "la base détermine entièrement les propriétés survenantes" (Kim -1982, p. 175). Par exemple, la base physique en viendrait à déterminer dans chaque détail ce qui se produit dans le "règne" du mental. Mais alors, quelle différence y a-t-il avec les réductions "traditionnelles"? Kim affirme que "la thèse selon laquelle un certain domaine peut survenir dans un autre est une thèse métaphysique concernant une relation de dépendance existant objectivement entre les deux domaines ; elle ne dit rien sur le fait de savoir si et comment les détails de la relation de dépendance seront connus de manière telle qu'ils nous permettent de formuler des explications, des réductions, ou des définitions", (Kim -1982, p. 175), qui seraient toutes des "activités épistémiques". A moins de ne posséder une quelconque sorte d'intuition dans l'essence des concepts, comment pourrons-nous jamais établir qu'une telle "relation objective" existe, sinon à travers l'accomplissement d'explications, de réductions, ou de définitions ? Pour un exposé des thèses récentes sur l'individualisme méthodologique, cf. Galeotti -1988.[if gte vml 1]><v:shapetype id="_x0000_t75" coordsize="21600,21600" o:spt="75" o:preferrelative="t" path="m@4@5l@4@11@9@11@9@5xe" filled="f" stroked="f"> <v:stroke joinstyle="miter"/> <v:formulas> <v:f eqn="if lineDrawn pixelLineWidth 0"/> <v:f eqn="sum @0 1 0"/> <v:f eqn="sum 0 0 @1"/> <v:f eqn="prod @2 1 2"/> <v:f eqn="prod @3 21600 pixelWidth"/> <v:f eqn="prod @3 21600 pixelHeight"/> <v:f eqn="sum @0 0 1"/> <v:f eqn="prod @6 1 2"/> <v:f eqn="prod @7 21600 pixelWidth"/> <v:f eqn="sum @"/> <v:f eqn="prod @7 21600 pixelHeight"/> <v:f eqn="sum @"/> </v:formulas> <v:path o:extrusionok="f" gradientshapeok="t" o:connecttype="rect"/> <o:lock v:ext="edit" aspectratio="t"/> </v:shapetype><v:shape id="_x0000_i1025" type="#_x0000_t75" style='width:86.25pt; height:1.5pt' fillcolor="window"> <v:imagedata src="./petroni21c_fichiers/image001.gif" o:title="L'individualisme méthodologique.Petroni_Pic56"/> </v:shape><![endif]

[109] Sur la réduction de la macroéconomie à la microéconomie, cf. Nelson -1984, et les références citées. La thèse fondamentale de Nelson se limite à la constatation bien connue que les données empiriques disponibles concernent normalement des agrégats, et qu'il y a donc un sens dans lequel on peut plutôt parler d'un fondement macroéconomique de la microéconomie (p. 583 et p.587).

[110] Muth -1981, p. 4.

[111] Cf. Lucas/Sargent -1981, XVI ; cf. aussi Lucas/Sargent -1981.b, pp. , et Lucas/Sargent­1981.c.

[112] Il est notoire que même l'une des oeuvres classiques du holisme méthodologique, Le suicide, contient beaucoup d'explications largement acceptables du point de vue individualiste. Cf. par exemple le passage suivant, où Durkheim donne en effet une explication individualiste de la raison pour laquelle dans une société désagrégée les suicides sont plus nombreux que dans une société fortement intégrée. Dans la première, les individus "une raison manque [aux individus] de supporter avec patience les misères de l'existence. Car, quand ils sont solidaires d'un groupe qu'ils aiment, pour ne pas manquer à des intérêts devant lesquels ils sont habitués à incliner les leurs, ils mettent à vivre plus d'obstination. Le lien qui les attache à leur cause commune les rattache à la vie et, d'ailleurs, le but élevé sur lequel ils ont les yeux fixés les empêchent de sentir aussi vivement les contrariétés privées." (Durkheim -1897 ; 5ème éd., 1990 p. 224). Même les explications à caractère fonctionnaliste peuvent devenir compatibles avec l'individualisme méthodologique "si l'on insiste sur l'existence nécessaire de quelque mécanisme sous-jacent" (Elster -1985, p. 7). Ce résultat était déjà implicite dans les thèses de Hempel à la fin des années cinquante, pour lequel "il n'y a pas ... de fondements systématiques pour attribuer à l'analyse fonctionnelle un caractère sui generis que l'on ne rencontre pas dans les hypothèses et théories des sciences naturelles et dans les explications et prédictions basées sur elles", 1905, p. 326. Sur les explications fonctionnelles, cf. aussi Elster -1983, pp. 46 -47.

[113] Homans - 1967, trad. it. 1976, p. 82. Pour un exposé classique de la situation des sciences sociologiques, cf. Nisbett - 1970.

[114] Homans -1967, trad. it. 1976, p. 84.

[115] Cf. en particulier Boudon -1984, et notre commentaire dans Petroni -1986. Pour une esquisse historique, cf. Boudon -1984.b. Récemment Boudon a cherché à étendre l'individualisme méthodologique à l'étude de l'idéologie, cf. Boudon -1986.

[116] Boudon -1973, p. 56.

[117] Cf. Radnitzky/Bernholz -1987, pour un excellent recueil d'études.

[118] Cf. Olson -1965, trad. it. 1983. Pour une critique du modèle d'Olson d'un point de vue classifiable comme holiste (bien que dans un sens faible), cf. Dunleavy -1988.

[119] Becker - 1976, p. 5.

[120] Cf. Becker - 1976, pp. 10 -11.

[121] Cf. Becker -1976, p. 7.

[122] Pour une discussion de ces points en relation avec l'individualisme méthodologique, cf. Petroni­1984. Sur l'approche de Becker, cf. Rosemberg -1980, pp. 69 -91. L'approche de Becker va dans la direction exactement opposée à celle que Hempel avait indiquée comme désirable : c'est-à-dire que les postulats de la théorie économique fussent "déduits, comme cas spéciaux, d'une théorie plus ample couvrant aussi les facteurs non rationnels et non économiques concernant le comportement humain" (Hempel -1963, p. 229).

[123] Cela forme le noyau des critiques de Herbert Simon à la théorie de l'utilité espérée. Cf. Simon­1979. Sur la totalité de la question, cf. Mongin -1986.

[124] Homans -1961, trad. it. 1975, p. 27.

[125] Cf. Homans -1970, pp. .

[126] Homans -1970, p. 321.

[127] Homans -1970, p. 325.

[128] Homans -1967, trad. it. 1976, p. 66.

[129] Cf. Frey/Foppa -1986