LA VÉRITÉ SUR LES PROFITS ET LES SALAIRES


Dans l’optique du « partage des profits » définie par le Président Sarkozy, la Commission Cotis prépare un rapport sur la part des profits et des salaires et sur les écarts de salaires en France. Le Figaro en a dévoilé les premiers résultats, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne vont pas dans le sens dénoncé par beaucoup : la part des profits n’est pas plus élevée qu’en 1960, elle est même la plus faible d’Europe. Quant aux écarts de salaires ils se resserrent. C’est l’arroseur arrosé, les ennemis du profit et des patrons en sont pour leurs frais.

 

Le taux de marge au même niveau qu’en 1960 !

Au début du mois de février, lorsque Nicolas Sarkozy proposait un nouveau partage des profits (la fameuse règle des trois tiers), il avait chargé le directeur de l’Insee d’une « mission d’analyse et de concertation sur le partage des profits et les écarts de rémunération en France ». Le but : « Aboutir à un constat chiffré sur le partage de la valeur ajoutée qui soit suffisamment incontestable pour être accepté par les partenaires sociaux ». La mission Cotis entre dans la phase finale de ses travaux et Le Figaro en a fourni en avant-première les premiers résultats. Nos autres confrères ont peu commenté ces chiffres, tant ils vont à l’inverse du politiquement correct. Ils seront de toutes façons officiels d’ici peu.

Le premier élément intéressant concerne le taux de marge des sociétés non financières. C’est une notion plus large que le seul profit (il faudra encore déduire les amortissements, les frais financiers sur les emprunts et l’impôt sur les bénéfices pour arriver au profit, qui est donc très inférieur au taux de marge), mais il donne une bonne image, par contraste, de ce qui ne va pas directement aux salariés : si le taux de marge est de 30%, la part des salariés (salaires et charges sociales, donc rémunération directe et indirecte) est d’environ 70%. 


 

Actuellement, ce taux de marge est d’environ 31% (31,2% exactement). Or c’est exactement le chiffre que l’on avait avant le choc pétrolier, c'est-à-dire dans les années 60 et au début des années 70 : le discours suivant lequel les profits n’ont cessé de progresser au détriment des salaires est donc faux. Il est vrai qu’après le choc pétrolier, ce taux s’était effondré, fragilisant nos entreprises, pour tomber à 24% en 1982, sous le gouvernement Mauroy. Il a ensuite peu à peu remonté, jusqu’à atteindre 34% au début des années 90 et depuis on constate une érosion lente. A la limite, nos bons marxistes, comme leur maître, devraient plutôt souligner « la baisse tendancielle du taux de profit » : pas exactement le discours ambiant.

 

Les profits les plus faibles de l’Union européenne

Autre comparaison intéressante, celle des taux de marge par pays, au sein de l’union européenne : la France est « en bas de l’échelle européenne ». Selon les derniers chiffres connus, l’Italie en est à 42,5%, l’Allemagne à 40,7%, comme les Pays-Bas, la Belgique à 39,4%, la moyenne de la zone euro à 39,3%, l’Espagne à 37,1%, le Royaume-Uni à 35% : nous voilà derniers avec 31,2%. Faut-il alors s’étonner de la fragilité de nos entreprises ?

En effet, cette marge, après avoir servi à payer les intérêts, à financer les amortissements et à payer l’impôt sur les bénéfices, sert avant tout soit à rémunérer les actionnaires, soit à l’investissement (elle sert d’ailleurs aussi à rémunérer les salariés en cas de mécanisme d’intéressement). L’autofinancement est donc conditionné par l’importance de cette marge. C’est ce que les sociaux-démocrates avaient bien compris en Allemagne, en affirmant, suivant la formule du chancelier Helmut Schmitt, « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les investissements de demain les emplois d’après-demain ». Sans profit élevé, pas d’investissement, donc pas de développement de l’entreprise. Quant au financement externe, l’entreprise n’en trouvera que si elle est capable de le rémunérer correctement, surtout dans une économie mondialisée, d’où la nécessité, à nouveau, d’avoir des marges suffisantes pour verser des dividendes attractifs.

 

La vérité sur les écarts de salaires

Le rapport Cotis aborde un autre point essentiel, celui des écarts de salaires. Ici, on nous permettra de contester radicalement la présentation biaisée du Figaro (« La mission Cotis pointe les disparités salariales »). C’est exactement le contraire, du moins si l’on garde un minimum de rigueur scientifique. En effet, le seul élément fiable et représentatif concerne les écarts de salaires entre les 10% de salariés les mieux payés et les 10% les moins bien payés : cet écart était de 1 à 4 en 1965 et il est tombé de 1 à 2,97 en 2006, dernier chiffre connu. Or il ne faut pas oublier que c’est l’écart entre les salaires, et non les revenus, donc avant redistribution sociale et avant impôt sur le revenu : quand on connaît le poids des prestations sociales d’une part et de l’impôt sur les revenus élevés de l’autre, on voit que l’écart en France entre déciles extrêmes est extrêmement faible. On pourrait même le trouver démotivant : à quoi bon progresser et faire effort, si le gain espéré est relativement minime ?

Pourquoi le titre du Figaro est-il à l’opposé ? Le titre ne fait référence qu’à un cas très particulier et limite, celui des 0,1% des Français les mieux payés, soit 13 000 personnes, dont le salaire a progressé de 2,51% par an en moyenne lors des dix dernières années (contre 0,63% pour l’ensemble des 10% les mieux payés et 1,03% pour les 10% les plus pauvres). Autrement dit, on monte en épingle le cas d’une infime minorité, dont on peut discuter les rémunérations -on ne s’en est pas privé à propos des revenus de certains PDG- mais qui ne peut, par son petit nombre, être représentative. Il n’est pas scientifique de comparer les 0,1% les mieux payés avec les 10% les moins payés et de mettre en lumière le cas de 13 000 personnes. Pourquoi, pendant qu’on y est, ne pas comparer le SMIC avec le salaire du meilleur footballeur : c’est pittoresque, mais pas pertinent, car c’est l’arbre qui cache la forêt.

En conclusion, on attend avec intérêt les commentaires de M. Cotis ou du président Sarkozy lorsque ces chiffres seront officialisés. Ce qui est évident, c’est qu’on ne redressera pas l’économie française en réduisant le taux de marge des entreprises (qui a dû en outre depuis les chiffres de 2007 s’effondrer avec la crise), et on n’incitera pas les Français à progresser, à vouloir améliorer leur situation, donc celle du pays, avec des écarts de salaires réduits à presque rien.

Jean-Yves Naudet
Le 5 mai 2009  

         
 


 

 

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