« TOUS LES CLIGNOTANTS SONT AU VERT »


Malheureusement pour nos ministres cette excellente nouvelle a été occultée par l’affaire DSK, au moment même où ils lançaient une grande campagne d’euphorie conjoncturelle sur le thème « Tous les clignotants sont au vert » (Christine Lagarde). La preuve ? 1% de croissance au premier trimestre 2011. Il faut avoir un mauvais esprit comme le mien pour se méfier des analyses hâtives, pour rappeler qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, voire même pour douter de l’hirondelle en question. Nos gouvernants ont joué une comédie médiatique, qui tranche avec la tragi-comédie d’une crise qui se prolonge, parce que les réformes de fond indispensables à l’économie française n’ont pas été faites.  

Un succès du pilotage économique

Admirons d’abord la réactivité des hommes politiques. Jeudi 12 mai, les ordinateurs de Bercy n’ont pas encore tout à fait terminé leurs calculs sur la croissance au premier trimestre 2011, mais le premier ministre, en direct sur TF1, annonce déjà : « La croissance française au premier trimestre a été supérieure à 0,8% ». Et de préciser : c’est le double de la Grande-Bretagne. Le Figaro s’enthousiasme aussitôt « Cela confirme non seulement que la crise est bel et bien terminée, mais conforte également les prévisions du gouvernement pour l’ensemble de l’année » (2% de croissance en 2011). Quelques instants plus tard, les ordinateurs ayant livré leur verdict définitif, Christine Lagarde donne le « vrai » chiffre : 1% de croissance du PIB au premier trimestre, mieux encore que ce que disait le premier ministre. Une vraie leçon de science économique en direct !

Mais la surenchère n’était pas terminée. La Ministre de l’Economie a su trouver les mots qui touchent : « Le plus fort taux de croissance depuis le deuxième trimestre 2006 ». Et encore mieux : « Les moteurs de la croissance sont, pour certains, à leur meilleur niveau depuis 30 ans ». Ce brevet d’auto-satisfaction est sans doute mérité, d’autant plus que les Français s’entendent dire qu’il y a plusieurs moteurs sous le capot de l’économie française, et que le gouvernement les a tous fait redémarrer – sauf « certains » pour lesquels on examinera les boites noires. L’équipage a peut-être oublié d’actionner la bonne commande.   

Des exercices prévisionnels puérils

Essayons de dépasser un peu la comédie médiatique et d’aller plus loin que les cocoricos pré-électoraux. Restons d’abord sur les chiffres, même si nous sommes sans illusion sur les exercices conjoncturels. Ainsi, mesurer la croissance d’un seul trimestre n’a aucun sens. Il faut voir les choses au moins sur un an. Si la croissance a bien été de 1% au premier trimestre 2011, elle n’était que de 0,5% au second trimestre 2010, 0,4% au troisième et 0,3% au quatrième (chiffre d’abord annoncé à 0,4% puis rectifié en baisse – la prévision conjoncturelle n’est pas à son plus haut niveau !). Pour 2010, cela donne une croissance de 1,4% pour l’ensemble de l’année.

Et pour 2011 ? Personne n’en sait rien, puisqu’il faudra attendre les résultats des trimestres 2, 3 et 4. Mais déjà l’INSEE annonce que le second trimestre sera moins glorieux (0,4% selon ses calculs). Le Fmi prévoit, pour l’ensemble de l’année 2011, 1,6% pour la France ; la commission européenne nous promet 1,8%, mais le gouvernement s’accroche à son hypothèse (celle qui a servi à bâtir le budget) de 2%. Dans tous les cas, on est bien loin du rythme du premier trimestre (1% pour un trimestre, c’est 4% sur l’année).

Certes, il paraîtrait que nous fassions mieux que l’Angleterre. Mais les Allemands ont eu ce trimestre 1,5% de croissance (50% de plus que nous) et ils ont toujours eu des performances supérieures aux nôtres depuis deux ans, et le FMI leur prédit 2,5% en 2011.

Bien entendu, ces exercices sont puérils. Il ne sort des ordinateurs que ce que l’on y a entré. D’une part, les prévisions sont presque toujours démenties, les calculs après coup incertains (on l’a vu avec la correction à la baisse du trimestre précédent). D’autre part, la comptabilité nationale repose sur des conventions contestables, comme celle qui inclut dans la croissance la hausse du PIB non marchand (embaucher des fonctionnaires augmente le taux de croissance), ou celle qui exclut l’auto-production des ménages (services domestiques, bricolage, jardinage,etc.) Les querelles autour de 0,1 ou 0,2% sont donc grotesques, même si elles font le régal de la presse économique et des discours officiels. 

Vrais et faux moteurs de la croissance

Essayons cependant de regarder d’un peu plus près ces 1% de croissance. Les gens de l’INSEE ne l’ont pas caché : 0,7 viennent de la reconstitution des stocks des entreprises, qui avaient beaucoup diminué au moment des difficultés majeures de 2010. Reconstituer les stocks ne change rien à la vie des gens ou à leur satisfaction, mais cela gonfle le chiffre. Et bien sûr, même si c’est quelque chose de nécessaire, c’est sans lendemain. Maintenant que les stocks sont reconstitués, ce « moteur » là va tomber en panne.

Il en va de même pour la consommation. Nous n’avons cessé d’expliquer depuis des semaines, que ce n’était pas un vrai « moteur » : il n’a tourné qu’avec la manivelle de la relance. La croissance de la consommation début 2011 est venue de secteurs comme l’automobile, c'est-à-dire de l’effet de traine de la prime à la casse (supprimée fin 2010, mais qui a provoqué des livraisons de voiture pendant le premier trimestre). Là encore, peu d’espoir  pour l’immédiat.

En revanche, deux vrais moteurs ont des ratés. Le premier est celui du commerce extérieur, qui est un bon indice de notre compétitivité, de notre capacité productive, de nos coûts de production, etc. Or si les exportations progressent ce trimestre de 1,4%, les importations vont presque deux fois plus vite : + 2,7%. La France n’est pas tout à fait dans la course.

Autre indicateur majeur, car influençant directement l’avenir, les investissements productifs des entreprises. Là encore, les commentaires enthousiastes me surprennent : la hausse des investissements productifs serait de 1,9% ; il est vrai que c’est mieux qu’au trimestre précédent (0,9%). Mais parler d’une reprise considérable des investissements des entreprises est ridicule quand on sait qu’ils sont encore de 10% inférieurs à la situation de l’avant crise. Or sans investissements suffisants, pas de vraie croissance à long terme, pas d’emplois durables, pas de pouvoir d’achat réel distribué.

Ainsi, il n’est nul besoin d’utiliser des modèles mathématiques inutiles et trompeurs pour affirmer que la « reprise » de ce trimestre sera sans lendemain, qu’elle est purement technique (la reconstitution des stocks) et qu’elle n’a aucun appui solide.  

Pas besoin de prévisions conjoncturelles pour voir la réalité en face

Faut-il, une nouvelle fois, rappeler que seules les entreprises créent des richesses : production, revenus et emplois ? Voilà pourquoi le niveau de l‘investissement est déterminant. Comment nos entreprises pourraient-elles massivement investir, quand on sait que l‘investissement a lieu grâce aux profits (qu’on ne cesse de dénigrer et de taxer) ou grâce à l’épargne (qu’on ne cesse de dénoncer comme inutile, freinant la croissance et n’intéressant que des rentiers) ? En réalité, l’investissement est le fait d’entrepreneurs capables d’anticiper, de créer, d’imaginer l’’avenir, alors qu’on fait tout pour les décourager, les spolier du fruit de leur activité, les paralyser par la réglementation, la bureaucratie, tout en créant un environnement incertain puisque lois et règles sociales ou fiscales changent à chaque instant. C’est un miracle que nous ayons encore quelques entrepreneurs.

Il n’y a pas besoin des ordinateurs de Bercy ni des commentaires de Madame Lagarde pour savoir que la crise est loin d’être terminée. D’ailleurs, peut-il en être autrement dans un pays qui reste champion des dépenses publiques, et qui a des prélèvements obligatoires parmi les plus élevés ? Dans un pays qui a des dettes publiques et déficits budgétaires croissants ? Qui a un marché du travail paralysé ? Dans lequel l’Etat s’occupe de tout, sauf de ses fonctions « régaliennes » ? Qui traîne une armée de fonctionnaires et un secteur public pléthorique ?

Tous les calculs de tous les ordinateurs ne changeront rien à cette réalité. Imaginer une vraie reprise et une vraie croissance quand l’Etat est pratiquement seul maître à bord est une totale illusion. La présomption fatale des hommes politiques est de croire qu’il y a une machine avec des moteurs et que c’est eux qui font tourner la machine, alors qu’ils ne constituent que le corps des « enrayeurs » comme disait Bastiat, c'est-à-dire de ceux qui freinent la croissance en bricolant sans cesse la mécanique au lieu de laisser faire ceux qui savent faire.

Jean Yves Naudet
 
Le 24 Mai 2011

   
 
 
 

 

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