FRANCE TELECOM : PRIVATISATION
A LA FRANCAISE
Dans son élan ultra-libéral, le gouvernement
vient de procéder à une privatisation, et non des moindres, puisquil
sagit de France Télécom. Elle a provoqué la
colère de la gauche et des syndicats, ce qui est toujours bon signe. Leur
émoi nest pourtant pas complètement justifié, et ils devraient se rassurer
bien vite : cette privatisation nest que partielle et se fait dans
des conditions discutables qui nont rien à voir avec la logique du marché
libre et concurrentiel. Bref, cest une vraie fausse privatisation, une
privatisation à la française, qui ne pourra donc produire tous les bienfaits
quon aurait pu en attendre.
Un long chemin de 16 années
Létape actuelle sinscrit dans une
histoire déjà longue. Jusquen 1988, la direction générale des télécommunications
gérait les télécommunications en France au sein du ministère des Postes
et Télécommunications : cétait donc une administration. Elle devient
alors France Télécom. En 1991, France Télécom se transforme en établissement public autonome, assujetti
aux règles de droit commercial et non plus administratif. Il faut attendre
1996 pour adopter une loi qui transforme enfin France Télécom en société anonyme, étant entendu que lEtat doit en toute hypothèse conserver au moins 51% de son
capital : pas question de privatiser.
Louverture du capital est lente et
ne commence quen octobre 1997 avec la mise en bourse de 21% du capital
de lentreprise. En 1998, la part de lEtat
dans le capital descend à 62% et ce chiffre se réduit peu à peu pour arriver
à 53,1%, situation qui dure jusquà ces derniers temps. Lentreprise reste
donc publique, la majorité du capital appartenant à lEtat.
Ce nest quune loi de décembre 2003
qui autorise lEtat à passer sous la barre des
50% du capital. Mais notons déjà que le statut du personnel restera un
statut de fonctionnaire, ce qui limite la portée dune éventuelle privatisation :
que représente le statut dune entreprise privée dont le personnel est
constitué de fonctionnaires ?
Enfin, en ce mois de septembre 2004,
le gouvernement se décide à vendre une partie du capital, au moins 9,6%,
rendant sa part minoritaire. Finalement, compte tenu de la demande, cest
10,85% du capital que lEtat a cédé (267,7 millions
de titres) faisant passer sa part à 42,25% : officiellement France
Télécom est enfin privatisé, au bout de 16 ans de réformes
progressives.
LEtat reste le principal actionnaire
On notera que cette privatisation est
bien timide, puisque lEtat reste, de loin,
le principal actionnaire, avec plus de 42% des actions. Gageons quil
ne manquera pas de faire sentir sa puissante tutelle. Or rien ne justifie
le maintien de cette part, minoritaire, du capital sauf lidée de garder
sa main mise sur lentreprise. Cest évidemment la totalité du capital
quil fallait vendre.
On peut aussi sinterroger sur les
conditions de cette vente. Il na pas été question de lannoncer à lavance,
de faire de la publicité, dinciter les petits épargnants à acheter des
actions, de façon à rendre véritablement les Français propriétaires de
cette entreprise et conscients de lêtre. On a préféré une procédure dite
« daccelerated book building », consistant à prévenir les
banques la veille au soir, sans laisser le temps de sonder le marché ou
datteindre le grand public, et de boucler lopération en 24 heures en
tout !
Résultat : ce nest pas lépargnant
petit ou moyen qui a été visé, mais uniquement des opérateurs institutionnels.
Cela pose plusieurs problèmes. Ces opérateurs sont souvent publics ou
quasi-publics et on peut sinterroger sur la portée dune privatisation
qui consiste à faire passer les actions des mains de lEtat dans celles dorganismes publics
Par ailleurs, la population
a limpression dêtre tenue à lécart de lopération et lon a alors limpression
quune privatisation concerne quelques grandes banques, quelques grands
opérateurs et pas le grand public. Une partie du bénéfice politique et
psychologique de lopération est perdue.
Plus généralement, si la conservation
par lEtat dune part importante du capital
de France Télécom pose un problème, car elle
na aucune justification économique ou technique, mais seulement politique,
on peut sétonner de trouver une situation identique pour un grand nombre
dentreprises dans lesquelles lEtat conserve
une majorité ou une minorité du capital, de Areva
aux ASF, en passant par Renault, EADS, Air France, Thalès, CNP ou Bull.
Cela na aucun équivalent à létranger. Quelle explication peut-on en
donner, sinon la volonté pour lEtat de continuer
à faire du mécano industriel et à mener une politique industrielle reposant
sur un reste de secteur public.
La concurrence est-elle loyale ?
Cest dautant plus regrettable que,
compte tenu de lampleur de la dette publique (plus de 1 000 milliards
deuros), les sommes récoltées lors des privatisations pourraient servir
à réduire cet endettement. Ce sera le cas des 5,1 milliards deuros de
lopération qui vient de se dérouler. Mais cest peu de chose par rapport
au potentiel privatisable. Bien entendu, ce nest pas dabord pour cela
quil faut privatiser, mais avant tout pour avoir des droits de propriétés
privés, exclusifs et transférables, permettant un bon fonctionnement du
marché et une mobilité du capital et permettant de surveiller lactivité
des dirigeants et de les sanctionner ; cest une retombée non négligeable.
Reste que létape essentielle na peut-être
pas été celle que nous venons de vivre. Létape essentielle, imposée par
lévolution technologique et par les orientations de Bruxelles, cétait
louverture à la concurrence du secteur des télécommunications. Cest
cela qui a fait évoluer le marché, permis lintroduction de nouveaux opérateurs,
fait baisser les prix et fleurir les formules de plus en plus attractives.
Cest cette ouverture à la concurrence
qui a obligé France Télécom à évoluer, à sadapter
et finalement qui a obligé lEtat à faire évoluer
son statut. Encore faut-il que cette concurrence soit loyale et, comme
nous lavons souvent observé, les privilèges dont bénéficie France Télécom
ne sont pas négligeables. Les opérateurs concurrents de France Télécom ne sinquiètent pas de la privatisation ; ils
sinquiètent de la persistance de distorsions de concurrence. Et il est
clair que tant que lEtat aura une forte part
du capital, la tentation de faire bénéficier cette entreprise de privilèges
sera grande. Voilà pourquoi il est urgent daller au bout du chemin entrepris
et de privatiser totalement France Télécom pour
en faire une entreprise comme les autres, sur un marché de concurrence.
Le 14 Septembre 2004
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