DECLARATION EUROPEENNE DES DROITS DE LHOMME
Les partisans du projet de traité constitutionnel
pour lUnion Européenne me disent quil défendrait
de façon plus efficace les droits individuels. Le libéral que je suis
est évidemment sensible à cet argument. Mais lhistorien et le juriste
que jai été minvitent à une certaine prudence.
Pourquoi déclarer ? Quels
droits ? Assortis de quelles garanties ? Ces trois questions
méritent quelque réflexion.
Pourquoi déclarer ? Le bicentenaire
de la Révolution Française nous a donné loccasion de revoir en quels
termes Lafayette invitait lAssemblée Nationale
le 11 juillet 1789 à voter une déclaration : « Elle doit dire
ce que tout le monde sait, ce que tout le monde sent ». Problème :
si tout le monde sait et sent ce que sont « les droits de lhomme »,
pourquoi les déclarer ? La Révolution na pas inventé les droits
de la personne humaine, dabord parce que les Anglais et les Américains
les avaient eux-mêmes déclarés et respectés bien avant nous, ensuite parce
que toute la philosophie de la liberté, dAristote à John Locke, avait
déjà bien établi que la nature de la personne humaine et sa dignité voulaient
que lon respectât sa vie, sa liberté et sa propriété. Une « déclaration »
donne limpression dune « création », voire dune « innovation »,
et cest bien ce que cherchent à nous faire croire ceux qui suggèrent
que certains peuples en Europe des vingt cinq vivent en état de barbarie,
ou pourraient y tomber un jour, mais que fort heureusement lEurope serait
là pour défendre la civilisation.
On en arrive peu à peu à cette
idée quil ny a pas de droit sans une loi qui lavalise, et que ce sont les instances politiques, et principalement lEtat, qui définissent le contour des droits que lhomme détient
en réalité du fait de sa nature même.
Quels droits ? Il se trouve
précisément que les contours des droits que nous propose le texte ne sont
pas les bons, et peuvent même parfois détruire toute liberté. En effet,
la première génération des droits de lhomme, ceux du XVIII° siècle par
exemple, était destinée à protéger
les individus contre les abus du pouvoir politique. Il sagissait de reconnaître
à chacun le droit dagir librement : dans le domaine privé être propriétaire,
contracter, entreprendre, commercer, dans le domaine public sexprimer,
sassocier, se déplacer.
Mais voilà quapparaît avec la
Déclaration de lONU de 1948 une deuxième génération de droits, appelés
« droits sociaux », dune nature tout à fait différente. Désormais,
ce ne sont plus les « droits de » que lon consacre, mais les
« droits à » : droit au travail, droit à léducation, droit
à la santé, droit à la culture, etc. Ces nouveaux
droits énumèrent tout ce que la société doit aux individus sur lesquels
elle veille désormais avec attention.
Ici, on ne se défend plus contre
le pouvoir politique, on lui demande au contraire de fournir chacun en
bienfaits sans fin. Alors comment garder son indépendance personnelle
quand on se met sous la dépendance de lEtat ?
Si lEtat est Providence, on ne peut vouloir la Providence et rejeter
lEtat.
Sacrifiant à ces principes, les
auteurs du projet de traité constitutionnel ont continué à charger la
barque des droits sociaux. Par rapport à la Déclaration de lONU on trouvera
une troisième génération, faite des « droits des travailleurs »,
cest à dire de tous les privilèges accordés à certains au détriment de
la liberté et de la propriété des autres, privilèges dans lesquels on
dilue la notion de contrat et de responsabilité personnelle pour instaurer
le règne du collectif et du syndical. Nos constitutionnalistes ont ajouté,
il est vrai, des références à la non discrimination et à légalité des
sexes. Mais nétait-ce pas évident par la seule référence aux droits naturels ?
Aujourdhui est-il besoin dune constitution européenne pour défendre
les femmes battues, les attaques racistes ? La loi pénale
ordinaire ny suffit-elle pas ?
Mais ici on mobjecte que leuropéanisation des
droits apporte des garanties nouvelles. Quelles garanties ? On parle
de sanctions à légard des Etats qui ne respecteraient pas ces droits :
ils perdraient tous les avantages que donne lUnion.
Quels avantages ? Suivant quelle procédure ? Au demeurant, à
ma connaissance il existe déjà une Cour Européenne des Droits de lHomme, qui siège à Strasbourg, et cest paradoxalement des
procès contre lEtat français quelle a eu le
plus souvent à trancher.
Je ne vois donc pas en quoi les
droits naturels de la personne humaine seraient mieux défendus demain
quils ne le sont aujourdhui. Je trouve lamentable
quon recouvre dune bannière aussi prestigieuse que celle des droits
de lhomme la propagande en faveur dun texte qui, loin daccroître les
libertés individuelles et lharmonie sociale, considère le droit comme
un instrument de la lutte des classes, de la lutte des races ou de la
lutte des genres.
Si jamais
je devais voter oui, ce ne serait pas pour ce volet du projet constitutionnel !
Jacques
Garello
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