PASCAL
SALIN : LIBÉRALISME
Que vous soyez pour ou contre,
de droite ou de gauche, vous croyez tout savoir sur le libéralisme,
«sauvage » pour les uns, « salutaire » pour les autres.
Mais pourquoi faut-il supprimer la législation sur la concurrence, instaurer
la liberté d'immigration, supprimer le monopole de la Sécurité sociale
ou encore recourir aux privatisations pour résoudre les problèmes écologiques
? Pourquoi l'euro n'est-il pas une invention libérale ? Pourquoi la
mondialisation est-elle préférable à l'intégration régionale ? Pourquoi
la politique de stabilisation est-elle une source d'instabilité économique
?
Une réévaluation en profondeur de la pensée libérale ; une contribution
iconoclaste aux débats sur les principes et la philosophie qui doivent
nous guider.
Et si le libéralisme, fort des trois principes que sont la liberté,
la propriété, la responsabilité, était le véritable humanisme, la seule
vraie utopie réaliste qui autorise la plus belle des espérances pour
notre temps : la confiance optimiste dans l'individu ?
La responsabilité, clef
de l'organisation sociale
Les chapitres précédents ont permis de préciser deux concepts-clefs
de toute approche libérale des phénomènes sociaux et économiques: la
liberté individuelle, bien sûr, et la propriété, ces deux concepts étant
d'ailleurs inséparables. Mais la responsabilité constitue la troisième
clef de compréhension du fonctionnement des sociétés. C'est également
elle qui nous permet d'évaluer différents modes d'organisation ou de
mettre en place les meilleures structures institutionnelles, qu'il s'agisse
d'une société de petite dimension (entreprise, association) ou d'une
société beaucoup plus importante, une nation par exemple.
Le concept de responsabilité comporte de nombreuses facettes et le présent
chapitre ne peut donc pas prétendre l'explorer de manière exhaustive.
Ainsi, nous n'évoquerons pas, par exemple, le sentiment de responsabilité,
son rôle social ou même la valeur morale de la responsabilité. Notre
but consiste surtout à préciser la place que le concept de responsabilité
peut jouer dans une approche individualiste de la société. Mais c'est
une notion que nous retrouverons constamment dans la suite de cet ouvrage.
Friedrich Hayek dans The Constitution of Liberty consacre un chapitre à « la responsabilité
et la liberté ». Il commence en ces termes : « La liberté ne signifie
pas seulement que l'individu a à la fois l'occasion et le poids du choix
; elle signifie aussi qu'il doit supporter les conséquences de ses actions
et qu'il recevra estime ou blâme pour elles. La liberté et la responsabilité
sont inséparables. »
Comme le souligne encore Friedrich Hayek, en l'obligeant à être responsable,
on incite un individu à mieux adapter ses actes à son environnement.
Mais Hayek adopte cependant une vue quelque peu utilitariste en soulignant
que « la fonction principale de la croyance en la responsabilité individuelle
consiste à nous pousser à faire usage de nos propres connaissances et
de nos propres capacités de la manière la plus complète pour atteindre
nos objectifs
». Ainsi, dans une société libre et fondée sur la responsabilité individuelle,
« nous sommes rémunérés non pour nos talents, mais pour la capacité
à les utiliser de manière correcte», même si cela doit heurter une sorte
de sens inné de la justice distributive.
Plus profondément, dire qu'une société est une société libre c'est dire
que tout individu agit en tant qu'être libre et donc en fonction d'objectifs
et d'informations qui lui sont propres. Et parce que sa volonté est
autonome dans l'action, il est bien « responsable » des conséquences
de son action : on peut et on doit légitimement lui imputer toutes les
conséquences de son action ; sinon, précisément, il ne serait pas libre
: on lui ferait supporter par des mesures coercitives les conséquences
des actes d'autrui. Ainsi, à partir du moment où l'homme est libre,
il peut être considéré comme responsable. Certes, dans des sociétés
complexes où il existe de nombreuses interactions entre les individus,
il n'est pas toujours facile d'établir concrètement la responsabilité
de chacun, mais il ne s'agit guère là que d'un problème pratique qui
n'altère en rien le principe de la responsabilité. Et ce problème pratique
peut bien souvent être surmonté : c'est ainsi, nous le verrons ultérieurement,
que la forme traditionnelle de l'entreprise capitaliste permet précisément
d'établir les responsabilités de chacun. On s'aperçoit aussi par ailleurs
que le plus souvent, lorsqu'on a le sentiment que les responsabilités
sont difficiles à établir, c'est précisément parce qu'on avait omis
de définir les droits de chacun de manière stricte. C'est pourquoi l'organisation
d'une société, quelle qu'en soit la dimension, devrait uniquement consister
à établir des structures institutionnelles qui permettent l'exercice
de la responsabilité.
Dire que l'on est responsable ne veut pas dire que les contraintes extérieures
n'existent pas et que l'homme a la parfaite maîtrise des conséquences
de ses actes. On ne peut pas non plus dire, à l'inverse, qu'un individu
ne peut pas être tenu pour responsable de telle ou telle situation sous
prétexte qu'il n'en détenait pas la totale maîtrise. Nous n'avons en
effet jamais une connaissance parfaite des choses, même pour le moindre
de nos actes, et nous ne pouvons jamais prévoir les conséquences exactes
de ces actes. Mais ces contraintes de l'environnement - qu'elles viennent
des autres hommes ou de la nature - ne diminuent en rien le caractère
responsable de l'acte qui a été commis. C'est reconnaître la liberté
de l'homme que de reconnaître qu'il est responsable de ses actes, même
s'il n'est pas totalement maître de leurs conséquences.
Responsabilité et définition
des droits
S'il est vrai que la responsabilité
est inséparable de la liberté, quelles sont les caractéristiques propres
de la responsabilité qui donnent cependant à ce concept une valeur particulière
? Trois propositions nous paraissent utiles pour mieux en comprendre
la nature.
- La responsabilité se définit comme une responsabilité à l'égard des
autres : être responsable c'est décider soi-même sans interférence d'autrui
; c'est par ailleurs évaluer les conséquences de ses actes sur autrui
et accepter d'en supporter le poids. Mais ces conséquences ne peuvent
être évaluées que si les droits des uns et des autres sont précisés
à l'avance. Il a souvent été souligné que la liberté ne pouvait se définir
que d'une manière négative : être libre c'est agir sans coercition extérieure
dans l'exercice de ses propres droits, ce n'est certainement pas être
affranchi de toute contrainte. La responsabilité représente donc en
quelque sorte le versant positif de la liberté : dans la mesure où l'on
agit sans coercition, on est responsable de ses actes, c'est-à-dire
que l'on supporte les conséquences de ses propres actes.
La responsabilité naît de l'existence d'autrui. On ne peut pas parler
de responsabilité en l'absence d'une personne à qui l'on puisse éventuellement
porter tort. Robinson Crusoé (avant l'arrivée de son compagnon, Vendredi)
n'est pas responsable ou irresponsable ; il agit. Si l'on tenait cependant
à dire qu'il est responsable de ses propres actes, ce serait énoncer
une pure tautologie qui ne permettrait pas de préciser le contenu du
concept de «responsabilité » : de même qu'il est inutile de définir
les droits de Robinson dans un environnement où il est le seul être
humain, il est inutile de dire qu'il est responsable, si ce n'est, éventuellement,
pour préciser que la nature, n'étant pas dotée de conscience, donc de
libre-arbitre, ne peut pas être tenue pour responsable de ce qui lui
arrive. Si, par exemple, Robinson fait une mauvaise récolte à cause
du mauvais temps, on peut être tenté de dire que c'est le climat et
non lui qui en est « responsable ». En réalité, on utilise ici le mot
« responsable » dans le sens de« facteur causal ». Mais le concept qui
nous intéresse n'est évidemment pas celui-ci.
La responsabilité est en effet liée à la conscience libre. Elle est
une relation personnelle et non une position ou un statut dans une organisation
qui serait censée, elle, être dotée de raison et de volonté. On n'est
donc pas responsable de quelque chose ou même de quelqu'un, encore moins
d'une institution, on est responsable vis-à-vis de quelqu'un. C'est
pourquoi, à partir du moment où l'on utilise une abstraction flottante
- l'État, l'entreprise - on fausse le sens du mot « responsable » :
on ne devrait pas parler des « responsables » de l'État ou des
responsables d'une entreprise.
De même, lorsqu'on dit que quelqu'un est responsable du bon fonctionnement
d'une machine, on peut désigner deux choses totalement différentes :
ou bien l'on veut dire que l'individu en question a le pouvoir technique
de faire marcher la machine et on retrouve ici l'idée de facteur causal,
l'action de l'homme provoquant le fonctionnement de la machine; ou bien
l'on veut dire que l'individu est responsable vis-à-vis de quelqu'un
d'autre du bon fonctionnement de la machine, en particulier parce qu'il
existe un contrat entre ces deux personnes. Il se peut, par exemple,
que l'un d'entre eux soit propriétaire d'un autobus et qu'il ait accepté
un contrat de transport ; ou bien qu'il soit salarié d'un employeur
et qu'il soit chargé de faire fonctionner une machine. Dans les deux
cas, l'individu est responsable, soit vis-à-vis de la personne qu'il
transporte, soit vis-à-vis de son employeur : si le résultat attendu
n'est pas obtenu, ce n'est pas la machine qui en est « responsable »,
mais celui qui la fait marcher.
On est alors forcé d'admettre que la responsabilité ne peut naître que
de la liberté, puisqu'elle implique la détermination préliminaire des
droits de chacun et le respect de ces droits. Ainsi, le conducteur d'une
machine est responsable vis-à-vis de ceux avec qui il a contracté à
propos de cette activité particulière (et son droit de propriété éventuel
sur la machine est un élément de détermination de sa responsabilité).
On ne peut pas dire qu'il est responsable du bon fonctionnement de la
machine, mais plutôt qu'il est acteur de son bon fonctionnement; il
agit - il est acteur - et cette action précise utilise concrètement
la machine. Lorsque l'action devient sociale, parce qu'elle met en relation
au moins deux partenaires, la responsabilité naît. Elle implique alors
la définition des droits de chacun (par exemple, le propriétaire de
la machine et son utilisateur, le bénéficiaire du service rendu, ceux
qui se trouvent dans le même espace, etc.).
On ne peut être responsable que dans l'exercice de ses droits, donc
seulement si l'on est libre, la liberté se définissant précisément en
termes relatifs, comme l'autonomie de décision dans le cadre de ses
propres droits (et par conséquent de ceux des autres). Par contraste
une société de commandement - dont l'extrême limite est le totalitarisme
- est une société de déresponsabilisation : on doit obéir à des règles
formelles (limitation de vitesse, normes écologiques, etc.). La responsabilité
n'est alors pas définie par référence à des droits et donc par rapport
à la liberté de chacun, mais par rapport à des décisions arbitraires
et arbitrairement changées. Dans une situation de commandement où les
autorités donnent des ordres discrétionnaires à d'autres individus,
il n'y a en réalité pas de responsabilité parce qu'il n'y a pas de droits,
pas de définition a priori des droits de chacun : c'est une société
d'irresponsabilité, parce que c'est une société sans liberté. Celui
qui donne les ordres n'est d'ailleurs pas plus responsable que celui
qui les reçoit. Il n'est pas responsable en ce sens qu'il n'y a aucune
règle pour ses ordres et qu'il n'y a aucune sanction.
Il résulte de ces propositions toute une série de conséquences, dont
voici quelques exemples. Ainsi, on parle souvent des « responsables
politiques d'un pays ». Mais les gouvernants ne sont pas responsables
des citoyens - ni, a fortiori, de ce qui n'est qu'une abstraction, à
savoir le « pays » - puisqu'ils ne sont propriétaires de rien et qu'ils
n'entrent pas dans des relations contractuelles avec les citoyens. Le
fait qu'ils puissent être élus ne change rien au problème : leur mode
de relation n'est pas l'échange libre, fondé sur des droits de propriété
individuels, mais la contrainte.
On peut même penser qu'il est incorrect de parler des « responsables
» d'une association, puisque les processus de décision y sont flous,
ils ne sont pas liés à une détermination précise des droits de propriété
de chacun (personne n'étant propriétaire de l'association). De manière
plus générale, lorsqu'on utilise le terme « responsable » comme substantif,
on fait référence à un statut institutionnel. Or, si l'institution concernée
n'est pas fondée sur la définition de droits de propriété individuels,
le terme perd la valeur morale qui est contenue dans l'adjectif : le
« responsable » - c'est-à-dire, en fait, le gestionnaire - d'une institution
de ce type est par nature irresponsable. De la même manière, on n'est
pas responsable d'une entreprise, mais responsable dans une entreprise
en fonction du contenu spécifique de ses droits et de ses devoirs préalablement
décidés par contrat.
-La responsabilité se définit a priori, c'est-à-dire qu'elle se définit
autant ou au moment de l'acte, pas après. Cela n'est possible que parce
qu'il y a une définition a priori des droits de chacun. Si un pot de
fleurs tombe de ma fenêtre et blesse un passant, je ne suis pas nécessairement
responsable de cet accident. En effet, ne pourrait-on pas dire, tout
aussi bien, que le propriétaire de la rue (généralement la commune)
en est responsable, car il a laissé des gens circuler dans une rue où
tombent des pots de fleurs ? En réalité, la détermination de la responsabilité
est impossible si l'on n'a pas antérieurement précisé les droits de
chacun. Si on ne l'a pas fait, on désigne alors arbitrairement un «
responsable » en fonction de ses propres préjugés. Si des arrangements
contractuels avaient existé entre le proriétaire de la rue et ceux qui
mettent des pots de fleurs à leur fenêtre au-dessus de la rue, d'une
part, et entre le propriétaire de la rue et ses usagers, d'autre part,
on connaîtrait parfaitement les responsabilités des uns et des autres.
On prétend bien souvent rechercher les responsables d'une situation
à près qu'elle soit arrivée. Mais une responsabilité a posteriori n'est
pas une responsabilité. En fait, on désigne des coupables en fonction
de critères plus ou moins flous, en particulier la mesure dans laquelle
le sens moral est heurté, et éventuellement en fonction de critères
relevant de l'ordre légal et administratif. Mais ce faisant, on confond
la culpabilité et la responsabilité, alors que ces concepts sont totalement
différents.
Dans une société libre, la responsabilité se définit a priori : on sait
qui est responsable. Et on ne peut pas dire a posteriori qu'un individu
n'est pas responsable du fait de telle ou telle circonstance qu'il ne
pouvait pas prévoir. Car on ne sait jamais quel est le degré de risque.
Mais à partir du moment où un acte est réalisé, son auteur est responsable.
Et c'est d'ailleurs la condition de sa liberté : ses droits et ceux
des autres sont définis. On pourrait rattacher cette conception de la
responsabilité à ce que l'on appelle parfois la «responsabilité objective
», par opposition à une autre conception pour laquelle la responsabilité
n'existe que dans la mesure où il y a faute, c'est-à-dire que l'on confond
la responsabilité et la culpabilité. C'est cette dernière conception
qui a été consacrée par le Code civil français, puisque le fameux article
1382 précise que « tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui
un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer
».
Or si la culpabilité ne peut s'apprécier que de manière arbitraire a
posteriori, la responsabilité « objective
» existe, quels que soient le degré de risque et la résistance de l'environnement
à la volonté individuelle, qu'il y ait ou non «faute ». Le risque existe
toujours, le risque de porter atteinte aux droits d'autrui au cours
d'une action particulière et donc le risque d'être considéré comme responsable.
Et si le risque est trop grand, on peut soit ne pas agir soit s'assurer.
C'est peut-être ce qu'oublient les défenseurs de la responsabilité-culpabilité
: ils estiment impossible ou même immoral de faire supporter les conséquences
de ses actes à quelqu'un qu'ils considèrent comme non coupable, en fonction
de certains critères qui sont nécessairement arbitraires, puisqu'ils
consistent à juger de l'extérieur ce qui relève de la subjectivité et
du sens moral propre à chacun. Si la responsabilité peut et doit être
définie (a priori), la culpabilité ne peut être appréciée qu'à partir
d'évaluations personnelles et non au moyen de critères universels.
Nous venons de rappeler que, dans la conception de la responsabilité
« objective », on pouvait souvent compenser certaines conséquences de
ses actes par le recours à l'assurance. Est-ce à dire que l'assurance
conduit à un transfert de responsabilité ? Il n'en est rien, car celui
qui cause un dommage en reste le responsable. Mais l'assurance lui permet
de compenser certaines des conséquences du dommage qui sont fâcheuses
pour lui du fait même qu'il reste responsable, c'est-à-dire qu'il doit
supporter ses propres dommages et dédommager autrui.
On dira aussi que l'assurance fait naître le risque moral, c'est-à-dire
que la responsabilité est atténuée par l'assurance. En réalité c'est
le risque qui est diminué, non la responsabilité. Et cela se résout
par un simple arrangement contractuel : chacun s'engage à des types
de comportements donnés (plus ou moins contrôlables), de manière à minimiser
le coût du risque. Si l'assureur a lui-même un comportement responsable,
il obligera l'assuré à avoir une conduite responsable.
De ce point de vue, on peut dire que l'assurance a un rôle essentiel
dans une société libre car elle permet l'exercice le plus complet possible
de la responsabilité individuelle. Et il est donc particulièrement immoral
qu'il existe une réglementation de l'assurance, ce qui empêche le libre
exercice des responsabilités des uns et des autres. Dans ce délicat
équilibre des responsabilités, il y a alors destruction de responsabilité.
En effet, c'est lorsque la responsabilité est atténuée que le risque
moral apparaît et ce n'est pas le risque moral qui atténue la responsabilité.
Il en est ainsi lorsque l'autorité publique supprime la notion de responsabilité
individuelle sous prétexte qu'il existe des risques, que l'homme ne
peut pas tout prévoir, qu'il faut organiser la solidarité entre les
uns et les autres, etc.
- La responsabilité concerne l'exercice pratique de la liberté. Même
s'il le fait d'une manière quelque peu utilitariste, Friedrich Hayek
souligne bien le caractère concret de la responsabilité, lorsqu'il écrit
: « Pour être efficace la responsabilité doit être définie et limitée »
(en fonction des capacités des hommes); elle doit « être définie
strictement de manière à rendre l'homme capable d'utiliser ses propres
connaissances concrètes ».
On peut dire que l'homme est libre dans l'absolu car la liberté est
inhérente à sa nature. Mais on ne peut pas dire qu'il est responsable
de manière absolue. La responsabilité ne se définit que dans l'action
humaine, à partir d'actes particuliers. Déterminer les responsabilités
propres de chaque homme ne peut en effet se faire qu'à partir de la
détermination de ses droits spécifiques. La responsabilité n'existe
que dans l'action. On n'est pas responsable de manière générale ; c'est
au moment de l'action et à propos d'un acte concret que l'on doit pouvoir
savoir qui est responsable, pourquoi et dans quelle mesure.
Comme nous l'avons déjà vu, être responsable c'est subir les conséquences
de ses actes et dédommager autrui des atteintes éventuelles à leurs
droits légitimes. Il en résulte que, à la limite, dans une société libre,
la notion de faute reste confinée à ce qu'elle doit être : une notion
subjective et personnelle. Mais, du point de vue du fonctionnement de
la société et de l'exercice de la responsabilité, il importe peu qu'il
y ait eu intention de nuire ou pas. La seule exigence sociale consiste
à faire respecter les droits de chacun, c'est-à-dire à considérer les
hommes comme responsables. La faute, pour sa part, constitue un concept
purement subjectif et moral. Cela ne veut pas dire que la faute n'existe
pas, mais simplement que nous n'avons pas les moyens de l'apprécier,
ni même sans doute le droit de la juger de l'extérieur. On peut même
estimer que le principe de responsabilité pour faute a un aspect totalitaire
à la limite puisqu'il consiste à sonder les reins et les curs.
La responsabilité est donc l'exercice pratique de la liberté. C'est
en ce sens qu'une société n'est pas concrètement une société libre si
les responsabilités respectives de ses membres ne sont pas définissables.
Et c'est pourquoi la définition précise de la responsabilité - à partir
des droits - est essentielle à la défense d'une société libre.
Pour cette même raison il est dépourvu de sens de parler du responsable
d'un service, des responsables de l'État ou du responsable d'une organisation
terroriste car le concept de responsabilité concerne les rapports entre
les personnes et non une relation technique entre une personne et une
chose. On devrait donc s'interdire d'utiliser le mot « responsable
» comme substantif parce qu'aucune personne ne peut être définie de
manière générale comme responsable ; elle ne peut être qualifiée de
responsable qu'à partir d'actes particuliers.
Les responsabilités collectives
lI résulte aussi des remarques
précédentes que la notion de « responsabilité collective » est
dénuée de sens. Il n'y a pas de responsabilité publique, ni de responsabilité
collective, qu'il s'agisse de la pollution, de la guerre ou du sousdéveloppement...
Ainsi, dans le cas de la pollution, on ne peut pas parler d'une responsabilité
collective ; toutefois, on peut éventuellement parler de la responsabilité
concrète d'individus concrets, à partir du moment - et à partir du moment
seulement - où des droits de propriété concrets ont pu être définis.
De même, dans une entreprise il n'y a pas de responsabilité collective
des salariés ou des dirigeants. La responsabilité n'existe qu'à partir
du moment où il y a définition (même implicite) des droits de chacun.
L'entreprise est un lieu d'échange, mais sans prix explicites et c'est
pourquoi on ne parle pas de marché ; mais cela ne veut pas dire qu'elle
est un lieu d'irresponsabilité ou de responsabilité collective. Elle
est en effet constituée par un ensemble de contrats, eux-mêmes établis
à partir des droits de chacun (sur leur force de travail ou sur des
éléments de capital). C'est pourquoi on ne peut pas dire non plus qu'on
est à même de distinguer ceux qui seraient responsables de l'entreprise
- c'est-à-dire ceux qui dirigent - et les autres. Tous sont responsables,
mais de manière différente.
Dire que les hommes sont responsables dans une organisation, par exemple
dans une entreprise, ne signifie pas qu'ils sont collectivement responsables
de la marche de l'entreprise. La responsabilité n'a de sens que dans
la mesure où les rôles de chacun sont spécifiés et où on leur donne
le maximum d'autonomie de décision, dans le cadre du rôle qu'ils ont
accepté de jouer, c'est-à-dire de leurs droits respectifs. Le type de
connaissances de chacun, leur aptitude à les utiliser varient de l'un
à l'autre et c'est pourquoi les responsabilités ne peuvent pas se définir
autrement que de manière très concrète. Mais reconnaître à chacun sa
propre responsabilité dans l'entreprise est un principe d'efficacité,
c'est surtout un principe moral.
Au niveau d'une collectivité publique - un pays par exemple - un système
réglementaire est un système qui fonctionne mal, parce qu'il ne repose
pas sur l'exercice de la responsabilité individuelle. Mais, par ailleurs,
il conduit à l'irresponsabilité, c'est-à-dire qu'il fait perdre aux
gens l'habitude d'agir en personnes responsables. On attend le commandement,
on n'est plus capable de faire ce qui est en principe la caractéristique
même de l'homme, c'est-à-dire réfléchir et agir.
Le marché et la responsabilité
On ne peut pas dire qu'il
existe différents modes d'organisation de la responsabilité sociale
(ou responsabilité à l'égard d'autrui) ; il y en a un seul : la définition
des droits de propriété. Le marché en est la résultante éventuelle,
mais ni nécessaire ni suffisante. S'il est fondé sur des droits de propriété,
il est alors le seul système d'échange qui repose effectivement sur
la responsabilité. Le secteur associatif, par exemple, l'économie sociale,
si à la mode, sont des structures floues qui ne permettent pas l'exercice
correct des responsabilités.
Le marché lui-même n'est pas une technique, il n'est que l'expression
éventuelle de certaines activités humaines qui sont les activités d'échange.
C'est en ce sens que l'on a pu dire
que le marché existait dans des économies censées être planifiées, à
partir du moment où des relations d'échange se nouaient à différents
niveaux. Dans une certaine mesure toutes les sociétés sont des économies
de marché. Ce qui les distingue en réalité c'est la légimité des actes
d'échange : l'échange a-t-il lieu, ou non, entre personnes responsables,
c'està-dire en fonction de leurs droits ? Lorsque, dans une économie
planifiée, deux directeurs d'usine entrent en relations et décident
une transaction quelconque, bénéfique pour certains des salariés de
leurs usines ou pour eux-mêmes directement, ils n'agissent pas en personnes
responsables ; car ils ne sont en rien responsables, n'étant pas sujets
de droits ; ils agissent même éventuellement en prédateurs. Et c'est
pourquoi l'expression « économie de marché » est dangereuse. Elle ne
se réfère pas à l'activité humaine et elle est donc dénuée de toute
référence éthique. La craie distinction serait donc plutôt celle que
l'on pourrait faire entre une société de responsabilité et une société
d'irresponsabilité.
Cette distinction est tellement importante que l'on peut aller jusqu'à
penser que les dysfonctionnements économiques proviennent toujours d'une
absence de responsabilité. La gestion de la monnaie en fournit un bon
exemple. Ce qui a donné leur valeur aux instruments de paiement modernes
c'est la garantie de convertibilité (en or ou en argent essentiellement)
dont ils ont bénéficié initialement. Mais cette garantie est maintenant
parfaitement abstraite, car elle ne résulte plus de l'engagement d'hommes
responsables, contrairement à ce qui se passait dans les systèmes de
banques libres où le banquier s'engageait personnellement lorsqu'il
donnait une garantie de convertibilité.
A partir de cet exemple, il est d'ailleurs intéressant de voir à quel
point on obtient une vision erronée du fonctionnement des systèmes économiques
lorsqu'on évacue le problème de la responsabilité : ainsi, on parle
de l'étalon-or de manière indistincte, comme s'il existait un seul système
d'étalon-or. Mais ce qui compte le plus n'est pas de savoir en termes
de quel bien - or, argent, cuivre ou autre marchandise - telle ou telle
monnaie bénéficie d'une garantie de convertibilité, mais gui donne la
garantie de convertibilité. Est-ce une personne responsable - au sens
où nous l'avons entendu - ou une personne irresponsable ? Telle est
au fond la seule question qui compte. C'est pourquoi, bien sûr, il faut
récuser les approches mécanicistes au profit des approches humanistes.
C'est pourquoi aussi il faut se méfier des abstractions, celles qui
consistent à dire, par exemple, que l'État est responsable de la santé
ou des transports, que l'entreprise a une responsabilité sociale, etc.
On ferait un grand progrès dans la compréhension et dans l'action, si
l'on se donnait pour discipline de toujours se demander: « Qui, dans
chaque cas concret, est responsable et vis-à-vis de qui ? »