AU SOMMAIRE DU 26 FEVRIER 2000 - N° 616 :
EDITORIAL : L'attente libérale p.1-2
CONJONCTURE : L'eurodollar ressuscité ? p. 2-3
SPÉCIAL UNIVERSITÉ D'ÉTÉ : Faire respecter les disciplines du marché p.4-5
ACTUALITÉ QUI NOUS FAIT RÉFLÉCHIR : Le prix du Livre Libéral 1999 p. 6-8

 

 

FAIRE RESPECTER LES DISCIPLINES DU MARCHE

La XXII° Université d'Eté de la Nouvelle Economie (Aix en Provence, 6-11 Septembre 1999) se déroulait sur le thème de "HAYEK et la Route de la Liberté".

L'approfondissement de la pensée d'HAYEK conduisait les participants, en ce Mercredi 8, à s'intéresser à l'oeuvre économique du grand savant. Pour lui, comme pour l'école autrichienne dans son ensemble, la science économique a pour mission d'étudier les conditions de coordination de l'agir humain. Dans une société de libertés, c'est le marché qui permet la coordination des plans individuels. Mais le marché repose à son tour sur un certain nombre de disciplines. Il faut un cadre juridique pour les transactions, il faut un ordre juridique pour les entreprises.

C'est ce dernier sujet qu'abordait le Professeur Martin RICKETTS, Professeur à l'Université de Buckingham.

Martin RICKETTS : Partenaires ou actionnaires ? L’importance de la propriété privée dans l’entreprise

Je voudrais aborder un sujet un peu plus large que le débat partenaires/actionnaires, en vous présentant l’évolution des différents types de gestion d'entreprise dans un système concurrentiel.

Je vous exposerai premièrement les différents types de gestion et de statuts qui existent ; deuxièmement le fait qu’ils se font concurrence, et troisièmement que ces systèmes évoluent. Ceci est l’approche positive de ma présentation. Du coté normatif je vais montrer que l’intervention de l’Etat dans l’administration de l’entreprise obstrue le processus de découverte hayekien et n’est probablement pas productif. En effet, le fait d’imposer un type de gestion dans une firme est une forme de constructivisme rationnel qui implique la conclusion qu’il n'y a qu'une forme unique de statuts qui puisse être adoptée.

Le type de firme le plus commun est la société anonyme, ou la société à responsabilité limitée, dans lesquelles les droits de propriété sont partagés entre les investisseurs. C’est une forme de coopération, et évidemment le partage des droits de propriété crée un problème de choix collectif : certains propriétaires doivent prendre des décisions dans l’entreprise, donc ils doivent se réunir à travers un processus de démocratie indirecte. Même si la société est la forme dominante, elle n'est pas la seule, ni la plus répandue parmi les grandes entreprises des pays occidentaux.

Des coopératives d'ouvriers existent dans les systèmes libres, elles sont de simples partenariats professionnels détenus par les ouvriers. Il y en a aux Etats-Unis et aussi en Angleterre (par exemple John-Lewis qui est une firme de distribution au détail qui compte 37.000 ouvriers/partenaires ou les pionniers de Rochdale dans les années 1840 qui ont été parmi les premières coopératives de consommation).

Cela ne concerne pas seulement la classe ouvrière ; il y avait aussi des coopératives de consommation de la classe moyenne : les magasins des officiers de l’armée et de la marine ont commencé comme des entreprises de la classe moyenne. Aux Etats-Unis les fermes agricoles sont encore communes, elles dépensent environ 25% du total des dépenses de production.

Ces coopératives sont une forme de propriété mutuelle, comme un club, ce qui est très commun dans le domaine financier. Dans les assurances vie par exemple, le système était traditionnellement mutuel. On déposait les primes d’assurance dans une boite métallique et à la fin de l’année on remboursait ceux qui avaient perdu leurs parents. C’était un système très primitif pour couvrir la vie. Dans le XVIIIe siècle, les sociétés d'assurances se sont développées rapidement et elles ont commencé à faire la distinction entre les assurés jeunes et les moins jeunes.

Il existe aussi des institutions sans propriétaire. L’Université de Buckingham fonctionne sans aucun propriétaire. Elle est financée par les étudiants et les dons. Elle est une entreprise à but non-lucratif dans laquelle les propriétaires ne sont pas plus clairement identifiés que dans certaines bureaucraties. Ce n’est pas un système extrêmement efficace mais c'est le meilleur qui puisse être conçu dans les circonstances actuelles. Il serait peut-être trop difficile de passer des contrats avec tous les étudiants et les donneurs.

Comment peut-on expliquer cette variété ?

L’explication de Coase

La réponse peut être trouvée dans l’article de Ronald Coase paru en 1937 et intitulé " La nature de la firme ". C'est une explication en termes de coûts de transaction, comme les coûts de recherche, de négociation, de risque etc. Si vous pensez qu’il y a une probabilité significative que vous soyez trahi ou exploité, une solution est de détenir la firme pour réduire les coûts de transactions. Ces coûts sont substitués par les coûts inhérents à la propriété : le risque, la surveillance du management, la nécessité de prendre des décisions.

Le développement des coopératives de consommation dans le XIXe siècle est expliqué par Coase à partir du fait que les consommateurs devaient faire face à des coûts élevés de négociation avec les producteurs. Ils avaient d'abord des difficultés à déterminer la qualité des marchandises. Ensuite, la concurrence manquait dans certaines régions et cela empêchait l’amélioration de la qualité. Le coût de recherche de solutions alternatives était si élevé que la classe ouvrière et la classe moyenne ont trouvé plus efficace de s’approprier les entreprises de production. Les prix devenaient alors clairs, ils étaient publiés et distribués à tous les membres. La qualité n’était plus difficile à établir. Les coûts de transaction avaient été réduits, mais il fallait subir maintenant les coûts que la propriété impliquait : surveiller, subir le risque, prendre des décisions.

On peut argumenter que dans le XIXe siècle les coûts de surveillance n’étaient pas très difficiles à résoudre. L’environnement n’était pas très complexe et il n’y avait pas énormément de capital à gérer. Le coût de la décision collective était un problème significatif qui pouvait cependant être résolu si on rassemblait des membres suffisamment homogènes quant à leurs intérêts. Quand les coopératives des officiers de l’armée et de la marine ont fusionné avec celles de la classe ouvrière, de grands problèmes ont surgi car la propriété avait été trop largement étendue, à des personnes qui avaient des intérêts trop différents.

D’une manière plus générale, on peut constater que la propriété s’est développée soit quand les coûts de transactions étaient trop élevés, soit quand les coûts impliqués par la propriété n’étaient pas significatifs. La théorie de Coase peut s'appliquer à toutes les institutions que j’ai déjà mentionnées (coopératives mutuelles, entreprises à but non lucratif). La propriété entrepreneuriale est dominante parce que les intérêts des propriétaires sont très homogènes. Ils peuvent avoir des goûts tout à fait différents mais ils sont d’accord dans leur volonté d'augmenter la valeur de leurs actions sur le marché et de réaliser des profits.

L’approche autrichienne

L’alternative est la vision autrichienne, le point de vue de Hayek selon lequel les coûts de transaction ne sont pas objectifs, ils ne peuvent pas être précisément déterminés. Ils changent continuellement.

Comme Hayek l'a souligné, les institutions ne sont pas immuables, elles évoluent. La coopérative de l’armée et de la marine est maintenant une société anonyme qui est la propriété d'investisseurs très divers. En effet, cette coopérative a été imitée par d'autres entrepreneurs qui ont créé de nouvelles entreprises dans le même secteur, et la concurrence a commencé entre ces coopératives. Les avantages d’en être propriétaire se sont fortement réduits et la coopérative de l’armée et de la marine a été vendue à des investisseurs. C’était une solution plus efficace mais qui supposait de nouveaux statuts.

Des phénomènes similaires se sont observés en Grande Bretagne : les sociétés d'assurances, les institutions financières évoluent vers la "démutualisation". C'est une très bonne illustration du processus concurrentiel d’évolution de Hayek.

Les théoriciens du débat partenaires contre actionnaires pensent que le contrôle doit être étendu à tous les intérêts possibles, ils veulent construire un certain environnement et le maintenir plutôt que de le laisser évoluer. C'est exactement ce que produit la réglementation de l’Etat et les politiques gouvernementales. Les banques et les compagnies d'assurances par exemple sont fortement réglementées par l’Etat. Le résultat est que le processus d’évolution est bloqué, les gens n’attribuent aucune valeur aux autres formes de propriété parce qu’ils ne peuvent pas influencer ce processus. On dit souvent que cette sur-règlementation de l’Etat réduit les coûts de transaction. Je soutiens le contraire : les ajustements privés qui seraient bien plus efficaces ne peuvent pas se réaliser.

 

 

 

 

 

 

 

 

L'ATTENTE LIBERALE

Les libéraux sont en attente.

L'attente est un espoir, l'attente est une patience, mais l'attente n'est pas l'attentisme.

Ces réflexions me viennent à l'esprit à la veille de l'Assemblée Générale de l'ALEPS qui, avec l'Université d'Eté de la Nouvelle Economie, est traditionnellement un temps fort de la pensée libérale en France.

L'attente est un espoir. Aucune cause ne peut être épousée avec ardeur et efficacité si on ne croit pas à sa victoire. Je n'ai jamais douté de la victoire des idées libérales en France. Je trouve au moins deux raisons pour nourrir cette foi :

- D'une part les pays qui nous entourent, dans leur quasi-totalité, en sont venus au libéralisme, au point que certains parlent d'une véritable "dictature", étrange à leurs yeux, mais naturelle et bienfaisante aux nôtres ; une contagion tant psychologique que mécanique ne manquera pas de se produire - naguère nous avons pris le chemin de la rigueur monétaire dans les mêmes conditions.

- D'autre part les Français vont être confrontés à la ruine du système d'Etat Providence, ils en arriveront à un tel désespoir face à des problèmes comme le chômage, la Sécurité Sociale, l'enseignement, la violence et la corruption, qu'ils éprouveront le besoin de changer de système. Comme en 1958, voire comme en 1995, ils voudront des têtes nouvelles, des discours différents. La seule crainte des libéraux ici est que ce désir de rupture attire les Français vers des extrémistes stériles et mortels, et ne fasse le succès facile d'un démagogue. De ce point de vue, l'éclatement du Front National a ouvert bien des voies nouvelles - qu'évidemment d'autres démagogues pourraient obstruer si les libéraux ne savaient pas se présenter comme les vrais artisans de la vraie rupture.

Le passage au libéralisme ne se fera pas instantanément. L'attente est une patience.

Nous devons aller jusqu'au bout du processus de décomposition de la France socialiste, quand les gens auront réellement pris conscience de ce qui se passe, quand les adversaires de la liberté ne pourront plus s'en sortir par de la désinformation. Bientôt le "truc" de l'antiaméricanisme ne marchera plus, pas davantage que celui de la justice sociale, ou du "service public à la française". L'infantilisation de l'opinion publique aura des limites.

Il nous faut aussi patienter pour que la tyrannie du statu quo perde de sa vigueur. La construction européenne et la mondialisation, de ce point de vue, nous sont d'un grand secours : les uns après les autres les privilèges, les corporatismes cèdent du terrain et la loi de la concurrence s'impose, les uns après les autres les gros bataillons de fonctionnaires seront décimés, privatisations, décentralisations et déréglementations porteront leurs fruits. Le conservatisme syndical ne résistera guère à la nécessaire refondation sociale, il éclatera avec les derniers pans du secteur public.

De la patience, il nous en fait aussi pour qu'un vrai parti libéral fasse une percée électorale. Certes Alain MADELIN et Démocratie Libérale ont pris leurs distances à l'égard du Président de la République, à l'égard des autres composantes de l'opposition qui cultivent le conservatisme ou la social-démocratie. Mais les vents politiques peuvent changer. Le souffle libéral est encore un zéphyr, il devrait devenir ouragan pour changer la direction de façon nette et irréversible. Enfin, nous y voilà peut-être : aux prochaines élections législatives, mieux qu'aux municipales, l'affirmation du courant politique libéral pourra se faire.

C'est pourquoi l'attente ne saurait être de l'attentisme. J'enrage lorsque j'entends des libéraux, ou qui se disent tels, se désespérer parce que le grand parti, ou le grand leader, ou le grand journal, ou la grande chaîne télévisée, n'est pas encore là pour assurer la victoire du libéralisme. Croient-ils que la seule Providence peut changer les choses en France ?

"Aide-toi, le Ciel t'aidera", ai-je coutume de leur répondre. Nous devons nous donner les moyens et l'énergie de l'alternance libérale ; alors, et alors seulement elle a quelque chance de se produire.

- l'ALEPS et Génération Libérale ont réalisé un site qui est de nature à diffuser la pensée libérale à une échelle certes ridicule par rapport à ce que nous vaudraient des médias, mais considérable par rapport à la confidentialité habituelle. La conspiration du silence peut cesser.

- En accompagnant la naissance et le développement des Cercles Génération Libérale, l'ALEPS s'est proposée de provoquer une véritable mobilisation de la société civile. Il s'agit de réunir des Français conscients de la situation actuelle, persuadés de la nécessité d'une révolution libérale, et capables d'expliquer à leurs compatriotes ce qu'est le libéralisme, ce qu'il n'est pas, ce qu'il promet.

- A travers nos Cercles, nos réunions, nos publications, notre site, la mission des libéraux est d'accompagner à la fois l'opinion publique et le monde politique vers les solutions qui ont fait leurs preuves ailleurs, et de créer ainsi toutes les conditions d'un élan qui pourra un jour se traduire dans des comportements et des votes responsables.

Nous voilà donc entrés en attente. C'est un progrès par rapport à la résistance. C'est aussi une incitation à la vigilance. Car, dans le passé, trop d'attentes ont été déçues, et les libéraux ont été trahis aussi bien en 1986 qu'en 1995. Cette fois-ci sera la bonne, nous devons au moins y veiller.

Jacques GARELLO

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'EURODOLLAR RESSUSCITE ?

Dans les années soixante-dix, l'Eurodollar a perturbé le système monétaire de Bretton Woods au point d'entraîner sa ruine, puis son abandon définitif en Août 1971.

Serions-nous en présence d'une résurrection de l'Eurodollar ? Certainement pas, mais on doit essayer d'y voir clair sur les véritables relations monétaires Europe-Amérique, et leur impact sur l'économie réelle.

L'EURO EN DESSOUS DU DOLLAR

Cette semaine le taux de change entre Euro et Dollar est passé en dessous de la parité : un euro ne vaut plus que 0,95 dollar US (il en valait 1,18 il y a un an).En même temps, des milliards d'Euros fuient le vieux continent pour aller s'investir outre-Atlantique. Ce phénomène est présenté par les financiers comme un "euro carry trade" défini par Jean Pierre ROBIN (Figaro, 25 Février) de la façon suivante "les marchés empruntent dans la monnaie qui coûte le moins cher (l'euro) pour investir dans celle qui rapporte le pus (le dollar). La politique monétaire d'argent monétaire bon marché en Europe contribue à alimenter la bulle financière aux Etats Unis". Du coup, la gestion relativement relâchée de la Banque Centrale Européenne devient un danger pour la stabilité monétaire aux Etats Unis, puisque ces fonds viennent entretenir la spéculation en Bourse, qu'Alan GREENSPAN, le patron du FED américain, trouve déjà très déraisonnable. Si le FED veut défendre le dollar en relevant les taux d'intérêt américains, cela appellera encore plus de capitaux, peu rémunérés en Europe avec des taux faibles.

 

Cela ressemble beaucoup à ce qui se passait avec le "vrai" Eurodollar il y a trente ans : la monnaie mondiale de l'époque était le dollar (imposé par les accords de Bretton Woods) et le monde entier regorgeait de dollars, parce que le Trésor Américain devait financer la guerre du Viet Nam, et l'inflation se désamorçait outre-Atlantique par l'importation massive : tous ceux qui commerçaient avec les Américains avaient donc des avoirs en dollars à ne plus savoir qu'en faire. Le plus important de cette masse était en Europe (d'où le nom d'Eurodollars). Les banques américaines en quête de liquidités venaient donc aspirer des masses de dollars dans leurs succursales européennes, elles s'en servaient pour un recyclage aux Etats Unis, qui légitimait de nouveaux dépôts en Europe, etc.

Là s'arrête le parallélisme, pour trois raisons : d'abord le dollar de l'époque était une monnaie mondiale non pas à cause de sa valeur, mais par l'effet d'un traité, ensuite le risque d'inflation aux Etats Unis était dû à l'absence de croissance réelle d'une économie engagée dans la guerre et incapable d'alimenter son marché intérieur, enfin les titulaires européens d'avoirs en dollars ne pouvaient rien en faire d'autre puisque les monnaies européennes étaient en parités fixées avec le dollar.

LA CROISSANCE AMERICAINE

Aujourd'hui il ne s'agit plus de voler au secours d'une économie en décomposition. Tout au contraire, la production américaine va de records en records. 6,9 % au dernier trimestre 1999 : c'est "hénaurme" pour un pays ayant atteint déjà ce niveau de pouvoir d'achat. En fait, ce "miracle", comme nous l'avons déjà dit, remonte à la "reaganomics" : extrême souplesse des entreprises, fortes incitations au profit et au travail, déréglementation.

De plus, cette croissance se fait dans un environnement monétaire sain, sans tension inflationniste sensible (2,7 ou 2,8 %) tout en requérant de la part de la banque centrale une attention soutenue et un relèvement régulier des taux quand la surchauffe menace.

LA STAGNATION EUROPEENNE

On a beaucoup crié à la reprise en Europe depuis quelques semaines. C'est en fait le marché mondial qui tire le train, et la forte valeur du dollar est une incitation pour les Européens à s'orienter vers le marché américain.

A la différence de ce qui se passait avec l'Eurodollar, les Européens ne cherchent pas à se débarrasser du billet vert, mais au contraire de leur propre monnaie, dont le prix peut désormais varier (à la différence de ce qui se passait avec Bretton Woods) : le change libre entre Europe et Amérique consacre la faiblesse de l'Euro. Pourquoi cette perte de confiance dans la monnaie "européenne"? Parce que de nombreux pays européens sont dans l'incapacité de se dépêtrer de leur chômage, de leur dette publique, de leurs déficits budgétaires, de leurs pesanteurs sociales et administratives.

Ce n'est pas une question de géographie : l'Angleterre et la Livre sont dans la même position par rapport à l'Euro que les Etats Unis et le Dollar. C'est en fait l'éternel balancement entre le modèle "anglo-saxon" et le modèle "rhénan".

Tôt ou tard, des pays comme la France n'auront plus d'autre solution que de se vendre aux Américains (prospères grâce aux capitaux venus de chez nous!) ou de stopper leur croissance et d'avoir une nouvelle poussée de chômage parce qu'il aura fallu défendre l'euro en augmentant les taux d'intérêt.

A tout prendre, il vaudrait mieux renoncer à l'euro, mais surtout abandonner le modèle rhénan et faire les réformes de structures qui, comme la politique REAGAN aux Etats Unis, ont mis l'Amérique sur la voie de la prospérité durable.

 

 

 

 

PRIX DU LIVRE LIBERAL 1999

La semaine prochaine, au cours de l'Assemblée Générale de l'ALEPS, qui se tiendra le Mardi 14 Mars à 18 heures dans le Grand Amphithéâtre du Groupe des Industries Métallurgiques, à Neuilly, au 35 Avenue Charles de Gaulle ( métro : Pte Maillot ), le jury présidé par le Professeur Pascal SALIN, membre du Collège Présidentiel, proclamera les résultats du Prix du Livre Libéral 1999.

Ont été nominés des ouvrages dont le compte-rendu a été donné dans la Nouvelle Lettre à l'occasion de leur parution : Les livres de Louis BERIOT, Alain MADELIN, Philippe MANIERE, ont

déjà été analysés ici. Dans ce numéro et dans le numéro suivant, nous vous proposons un compte-rendu des autres ouvrages nominés. Aujourd'hui, c'est Nicolas BAVEREZ et George WATSON qui sont recensés par Bogdan CALINESCU.

Nicolas BAVEREZ : LES ORPHELINS DE LA LIBERTE 

Qui sont ces " orphelins de la liberté " ? Les Français, seul grand peuple à n’avoir rien compris à la chute du mur de Berlin et qui attend toujours une liberté que les autres se sont donnée depuis 1989. C’est la thèse que soutient avec talent et conviction Nicolas Baverez (Plon, 1999).

En 1989, lors de la chute du mur de Berlin et de la faillite du communisme, un des meilleurs éditorialistes français, reconnu aussi pour ses nombreuses prises de position anticommunistes, affirmait ressentir une grande tristesse. Cela était dû, non pas à une quelconque nostalgie pour le monde bipolaire qui venait de disparaître mais à la crainte de l’incompréhension des Occidentaux devant ces événements majeurs. Dix ans après, cette crainte s’est révélée fondée. Non seulement la plupart des pays n’ont toujours pas compris les désirs de liberté dans les pays de l’Est mais, en plus, certains pays, et en particulier la France, s’obstinent à ne pas prendre conscience de cette vague de libertés – économiques et politiques – qui déferlent sur notre vieux continent.

C’est en partant de ces constatations que Nicolas Baverez, dans son dernier livre (Les orphelins de la liberté, Plon, 1999), réalise un portrait sans fard de la France et de l’Europe d’aujourd’hui face aux changements qui ont lieu dans le monde. En même temps, il fait des propositions afin de montrer la voie qu’il faudrait prendre, celle du développement économique, du plein emploi, des libertés individuelles, du nouveau rôle des politiques et de la vraie puissance sur le plan international.

Constitution et religion aux Etats Unis, permanence institutionnelle en Grande Bretagne, la liberté est malmenée en France. Après la période de grâce des débuts de la Ve République, s’ensuivent la dégradation lente mais sûre des principes d’autorité et de responsabilité et l’instauration de l’étatisme avec son cortège de maux : le clientélisme et la corruption. La cohabitation, l’hostilité pour le marché et le mépris du droit ont pris possession d’une France désenchantée. Parallèlement, d’autres nations, en particulier les Anglo-américains, ont entrepris des réformes en profondeur : démantèlement de l’Etat, baisse massive du nombre de fonctionnaires, reconversion du welfare en workfare, décentralisation politique mais aussi économique et, surtout, l’instauration de l’évaluation et de la responsabilité au sein des administrations, sans lesquelles ces réformes n’auraient jamais eu lieu. Les résultats ont été spectaculaires. Si le dynamisme américain n’est plus contesté par personne, en revanche celui des britanniques ne convainc pas tout le monde. Nicolas Baverez rend justice et insiste sur les réussites exceptionnelles de nos voisins en rappelant que, pour la première fois depuis 1945, le PIB britannique a dépassé en 1999 le PIB français.

Politiquement, entre une gauche rétrograde, une droite en faillite et un Etat obèse et impuissant, les Français n’ont plus le choix. C’est à eux de prendre en mains le destin de la cité et d’obliger les autorités publiques de leur rendre des comptes. Rétablir l’Etat de droit, raccourcir le mandat présidentiel (à cinq ans) afin de rétablir l’équilibre avec le Parlement, réintégrer les citoyens dans la vie publique comme dans la vie du droit sont les réformes qui pourraient sauver la France du déclin actuel et créer les conditions de la croissance économique. Et cela dans une Europe dotée d’une Constitution propre qui la démocratiserait et la rendrait plus humaine et moins technocrate.

L’auteur souligne la victoire indiscutable des thèses libérales qui, une fois de plus, sont rejetées par la France. Ouverture des frontières, libéralisation des échanges, privatisations massives, rôle accru de la Bourse sont les aspects les plus significatifs expliqués clairement par Baverez (les pages sur les opérations de fusions et d’acquisitions sont les plus limpides que nous avons jamais lues). Même si on n’est pas toujours d’accord avec ses analyses (contrairement à ce qu’il écrit, la pauvreté et les exclusions dans le monde n’ont pas augmenté mais baissé grâce à l’ouverture économique ; seule l’Afrique noire, en proie à des guerres civiles, n’arrive pas à s’en sortir), l’auteur a raison de préciser ses craintes d’un retrait du politique au bénéfice de l’économique. Mais serait-ce vraiment une mauvaise chose ?

La dernière partie de l’ouvrage traite du rétablissement des valeurs démocratiques dans le monde actuel. Là aussi, nous ne partageons pas entièrement les points de vue de Baverez. Pourquoi faut-il défendre encore plus les valeurs démocratiques après la mort des idéologies ? Cette mort ne signifie-t-elle pas justement une victoire de la démocratie ? Car on ne peut pas prouver le bien fondé d’une idéologie pour la simple raison qu’on ne l’évalue jamais. Néanmoins, nous sommes totalement d’accord avec Nicolas Baverez lorsque, en analysant la guerre en Yougoslavie, il dénonce l’absurdité d’une guerre sans morts tout en se prononçant pour une intervention en faveur des libertés et de la démocratie. Ses commentaires sont tout aussi exacts lorsqu’il dénonce l’impuissance de la France et de l’Europe sur le plan international et l’absence de décisions politiques fortes pour combler ces déficiences.

Même s’il n’utilise pas beaucoup de chiffres et de statistiques, le livre de Nicolas Baverez est aussi convaincant qu’un bon manuel d’histoire actuelle. Grâce à un style concis et vif et à une phrase alerte et pénétrante, les solutions proposées dans Les Orphelins de la liberté ressortent très bien en évidence. Il ne suffit qu’à leur trouver…une famille pour les mettre en pratique.

 

 

George WATSON : RETOUR AUX SOURCES DU SOCIALISME

Les textes fondateurs de la doctrine socialiste méritent d’être relus à la lumière des évènements mondiaux depuis un siècle et demi. C’est ce que nous aide à faire l’ouvrage d’un historien de l’Université d’Oxford, George WATSON, traduit récemment en français. Vous pouvez l’offrir à vos amis socialistes (si vous en avez) ; après quoi vous n’aurez plus d’amis socialistes !

Lorsqu’il était Premier Secrétaire du PS, en 1977, Lionel Jospin conseillait aux nouveaux membres du Parti, pour parfaire leurs connaissances, la lecture d’une petite brochure de textes de la littérature socialiste. On y trouvait, à côté des inévitables Marx et Engels, des textes de Lénine, Blum, Jaurès, Rosa Luxembourg, Gramsci et aussi…Mao et Castro. Qu’on intègre dans la bibliographie du PS des représentants de la pensée totalitaire ne surprend plus grand monde mais qu’on y rajoute deux dictateurs sanguinaires dont l’un pèse à lui tout seul quelques dizaines de millions de morts, cela peut paraître surprenant. De plus, le dictateur cubain est beaucoup moins connu pour la profondeur de sa pensée que pour ses actes de tortionnaire.

Ces indications bibliographiques qui dévoilent l’attrait des socialistes pour le crime de masse et le totalitarisme ne représentent pas un simple accident de parcours dû à l’ignorance de l’auteur de la brochure ; elles font partie intégrante de leur doctrine et se concrétisent en action dès les premières manifestations du socialisme révolutionnaire. Pour obtenir les preuve, il suffit de procéder à une lecture exhaustive et non pas expurgée des textes fondateurs de la doctrine. C’est ce que fait le professeur George Watson, de l’Université de Cambridge, dans un livre remarquable intitulé La littérature oubliée du socialisme. Essai sur une mémoire refoulée, Nil Editions, 1999.

L’auteur reprend méticuleusement les textes d’origine de la pensée socialiste et montre, preuves écrites à l’appui, ce qu’on a toujours passé volontairement sous silence : le génocide, la purification ethnique, l’Etat totalitaire sont bel et bien des principes centraux du socialisme. Lorsque, dans un article publié en 1849, dans la revue "Neue Rheinische Zeitung", Engels demande "l’extermination des Serbes et autres peuplades slaves, ainsi que des Basques, des Bretons et des highlanders d’Ecosse", il ne fait que tracer les grandes lignes des programmes d’extermination nazi et communiste.

 

 

Quelques années après, en 1852, c’est au tour de Marx d’éructer quelques idées d’assassinat collectif. Il souhaite l’extinction des créoles français et espagnols et aussi des "peuplades moribonds, les Tchèques, les Slovènes, les Dalmates," etc. ("Révolution et contre-révolution en Allemagne", mars-avril 1852). Même si leur plan de génocide ne prend pas ses sources dans l’eugénisme (terme forgé seulement en 1883), les mobiles n’en sont pas trop éloignés. S’appuyant sur la vision socialiste de l’Histoire – le capitalisme qui remplace le féodalisme cédera la place au socialisme -, leur théorie soutient que certaines races trop arriérées, ne résisteraient pas à cette métamorphose. Il ne reste donc qu’à mettre en place l’éradication définitive de ces malheureux peuples. Faut-il encore des preuves pour démontrer les connivences entre le marxisme et le nazisme ? D’ailleurs, dans les conversations avec Hermann Rauschning, Hitler avouera ses dettes envers le marxisme : "J’ai beaucoup appris du marxisme, je n’hésite pas à le dire " (Hitler m’a dit, 1939).

Mais l’intérêt du livre de Watson ne réside pas seulement dans l’analyse pointilleuse et – ô combien – révélatrice des écrits de Marx et Engels. Il s’attaque aussi aux clichés qui présentent le socialisme comme une "théorie progressiste", à la base d’une "société moderne et solidaire". Dès l’origine, les socialistes ont été admiratifs du Moyen Age et ont prôné une doctrine de la hiérarchie et une certaine forme d’aristocratie et de commandement. A une époque où l’on cultivait l’amour libre, Charles Fourier condamne "des aberrations telles que le sadisme et l’homosexualité" et relie les pulsions sexuelles aux mouvements des astres. Les apôtres de la société sans classes prêchaient pour la subordination des rangs, différents des classes par leur "diversification et leur caractère essentiellement empirique et très accessible". La libération de la femme n’a pas été non plus du goût des socialistes. Engels, par exemple, s’opposait au travail des femmes car il voyait l’entreprise comme "le harem personnel du propriétaire".

Dans les principes socialistes on retrouve aussi l’homicide et la torture. Voilà ce qu’écrit en 1887, Karl Pearson, l’un des plus éminents théoriciens du socialisme : "Les socialistes doivent Inculquer le principe que quiconque offense l’Etat mérite d’être pendu à la lanterne la plus proche, sans autre forme de procès". Les libéraux n’ont qu’à bien se tenir!

L’auteur démolit aussi le mythe de l’Etat providence, invention des socialistes, en rappelant à juste titre que l’inventeur de la Sécurité Sociale, William Beveridge, a dû batailler ferme avec les travaillistes pour pouvoir imposer sa réforme.

On retrouve aussi dans le livre des écrivains oubliés tels que Albert Sudre, le premier auteur d’une analyse sans fard du communisme, et Adolphe Thiers, futur président de la République et auteur d’un pamphlet féroce intitulé "Du communisme" dans lequel il déclare que "toute tentative de d’abolir la propriété privée supprimerait les incitations au travail"!

Ces quelques exemples ne représentent qu’un aperçu de la richesse de ce véritable travail de salubrité intellectuelle. Pourtant, on ne saurait terminer cette présentation sans rappeler que, d’après Watson, l’auteur du Capital a vécu plus de trente ans en Angleterre sans avoir jamais visité une seule usine et que les termes de socialisme et de communisme, même s’ils ne sont pas des inventions françaises, c’est d’abord en France qu’ils s’enracinèrent. C’est peut-être pour cette raison qu’on n’arrive plus à s’en débarrasser.