| L'EUROPE DE LA DIVERSITE : CONCURRENCE INSTITUTIONNELLE ? | ||||||||||||
| Jean-Philippe Feldman : CONSTITUTIONALISME ET PROJET EUROPEEN Si lon en croit la plupart des juristes, le constitutionalisme ce nest que la séparation des pouvoirs. Autrement dit pour que le pouvoir ne puisse abuser du pouvoir selon Montesquieu, il faut que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. Il doit donc exister au sein de lEtat des fonctions séparées bien connues : la fonction législative qui appartient à un Parlement ; la fonction exécutive, à un chef de lEtat ou à un gouvernement ; enfin, la fonction judiciaire qui appartient à des tribunaux. Ces fonctions distinctes appartenant à des organes distincts, la liberté serait préservée. Cest ce que lon appelle, de manière traditionnelle, la séparation des pouvoirs horizontale. Au-delà de celle-ci, il existe depuis le constitutionalisme américain de la fin du 18ème siècle une séparation des pouvoirs verticale. Autrement dit, le pouvoir est distribué entre différents niveaux de compétences dun gouvernement fédéral jusquau états fédérés et aux subdivisions de ces états. Cette conception du constitutionnalisme est-elle entièrement satisfaisante ? La réponse est négative si lon se fonde sur des auteurs libéraux classiques et notamment sur lun des plus grands constitutionnalistes français, Benjamin Constant. Ce dernier au début du dix-neuvième siècle nous expose que la séparation des pouvoirs est certes une bonne chose mais quelle est insuffisante. Pourquoi ? Car il suffit au pouvoir, séparé ou prétendument séparé de se coaliser, de se liguer pour que la liberté nexiste plus. La séparation des pouvoirs est donc insuffisante. Quest-ce dès lors que le vrai constitutionalisme ? Rappelons que cest ce vaste mouvement issu des lumières au 18ème siècle, en France et dans dautres pays européens, qui a abouti à la rédaction de constitutions écrites. Pourquoi des constitutions écrites ? Car il sagissait de lutter contre larbitraire du monarque et contre des constitutions qui étaient seulement coutumières. Le constitutionalisme cest dès lors la garantie contre larbitraire, doù quil vienne. Cest un mouvement qui est fondé sur une profonde méfiance envers les gouvernants. Non pas que les gouvernants soient faits dun autre métal que les gouvernés, mais justement parce quils sont faits du même métal. Autrement dit, ainsi que nous lexpose par exemple Frédéric Bastiat, les gouvernants, comme tout homme, sont mus par lintérêt ; et leur intérêt cest justement le pouvoir. Et pourquoi les gouvernants sont-ils plus dangereux que les gouvernés ? Justement parce quils détiennent le pouvoir. Une bonne constitution, la seule constitution qui vaille, cest donc la protection des minorités, à commencer par la plus petite minorité qui soit, c'est-à-dire lindividu. Un constitutionalisme communautaire ? Nantis de ces principes nous pouvons nous interroger sur le point de savoir sil existe un constitutionalisme au niveau communautaire. La réponse est négative. Regardons le traité constitutionnel européen issu de la convention sur lavenir de lEurope, présidée par Valéry Giscard dEstaing. Il semble que la volonté dun certain nombre des membres de cette convention sur lavenir de lEurope ait été de traduire le pouvoir de la majorité et cest ainsi dailleurs que ce texte a été effectivement conçu. Ce texte, cest la loi de la majorité. La deuxième partie de ce traité consacre par exemple la charte des droits fondamentaux, adoptée au congrès de Nice en 2000. Nous constatons que sur les cinquante quatre articles de la charte des droits fondamentaux, le droit de propriété est consacré effectivement ; de la même la liberté dentreprise. Mais de quelle manière ? Le droit de propriété est tellement important aux yeux de ses rédacteurs quil est consacré en dix-septième position sur cinquante quatre articles. Il est consacré non pas comme un droit, mais comme une fonction, comme une utilité. Quant à la liberté dentreprise, elle est effectivement consacrée dans larticle précédent mais dans le cadre des lois qui le réglementent. Ce texte est un catalogue de droits « sociaux ». Ce qui est notable dans ce texte, cest que pour la première fois des droits classiques seuls droits de lhomme au regard des libéraux et des droits « nouveaux », « progressistes », des « droits créances », se trouvent mêlés avec la même valeur. Prenons également dans le traité établissant une constitution pour lEurope les dispositions assez détaillées relatives à la subsidiarité. Pour un libéral, la subsidiarité a deux dimensions. La première, trop souvent oubliée, est la dimension horizontale : la subsidiarité cest ce qui fait le partage entre la sphère de la puissance publique et la société civile. La deuxième, qui nest quannexe, cest la subsidiarité verticale : au sein de la puissance publique les décisions doivent être prises au plus près de lindividu. Quen est-il dans le traité établissant une constitution pour lEurope ? Cest la consécration de la subsidiarité telle quelle existe au moins depuis le traité de Maastricht, à savoir une conception non pas remontante mais descendante de la subsidiarité : cest le niveau communautaire qui est le plus important et cest le niveau communautaire qui va pouvoir intervenir à partir du moment où lutilité le commande. Europe et concurrence constitutionnelle Peu de juristes ont lhabitude de parler de concurrence constitutionnelle. Or, on le sait, les libéraux ne sont pas opposés au monopole à partir du moment où ce monopole nest pas un monopole légal mais où il est, à un certain moment, le résultat dun processus de concurrence. Si effectivement, dans lEurope communautaire, la concurrence entre les constitutions aboutit à terme à la mise en place dune constitution unique, les libéraux ne sauraient sopposer à ce mouvement spontané. En revanche, sil sagit dimposer une constitution ou de prévoir une constitution qui surplomberait les constitutions des Etats, les libéraux seront bien sûr beaucoup plus réservés. Quest-ce que cest quune bonne constitution ? Au niveau européen, quil y ait une constitution unique au terme dun mécanisme concurrentiel ou un ensemble de constitutions. Il suffit de reprendre les éléments livrés plus haut, relatifs au constitutionnalisme. Une bonne constitution, cest dabord une constitution qui consacre les droits de lhomme (pas les droits inventés par les socialistes). Une bonne constitution ce sont également des mécanismes institutionnels, avant tout de démocratie semi-directe, qui permettent, à limage de ce qui se passe dans de nombreux Etats américains, la révocation des hommes politiques. Les mécanismes de démocratie directe ce sont bien sûr les mécanismes référendaires. Car on le sait, notamment au niveau local les référendums permettent de lutter contre le fiscalisme. En conclusion, je voudrais marteler quune constitution socialiste est selon moi un non-sens, une absurdité. On nous disait en France en 2004 lors des débats relatifs au texte européen, que cétait un bon texte parce que cétait un texte neutre. Il permettait la mise en place de politiques aussi bien libérales que socialistes. Mais si un texte permet ladoption de politiques socialistes, cest en fait un mauvais texte ! Car cétait un texte qui justement ne protégeait pas contre larbitraire, ne protégeait pas les droits et libertés des individus. Et cest seulement lorsque nous aurons un véritable constitutionalisme au niveau communautaire que nous pourrons remplir les vux exprimés par Hayek dans son grand ouvrage de 1960, La constitution de la liberté, à savoir quune constitution à limage de la constitution américaine de 1787, cest un appareil à limiter le pouvoir. Une bonne constitution, cest une protection de lindividu contre tout acte arbitraire.
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