LE CAPITALISME, UN SYSTEME JUSTE ?

Propriété privée, liberté des échanges : la répartition qui résulte du marché est-elle injuste ? La réhabilitation morale du capitalisme (Centesimus Annus).

 
LE CAPITALISME CORRUPTEUR ?

Les attaques contre l'économie de marché, au nom de la justice sociale, peuvent se porter au niveau des résultats : le marché entraînerait des situations inadmissibles. On a pu voir que le marché était au moins aussi qualifié que l'Etat Providence pour régler la plupart des problèmes sociaux : les pauvres devraient choisir le marché.
Mais les attaques peuvent aussi se porter au niveau des fondements, au niveau de la philosophie qui sous-tend l'économie de marché.
Par nature, l'économie de marché n'est-elle pas injuste ?
Beaucoup l'ont prétendu, et l'on connaît la célèbre formule de PROUDHON : "La propriété privée, c'est le vol". La propriété privée, base du capitalisme, institution cardinale de l'économie de marché, serait en soi perverse. Le capitalisme serait corrupteur, et le règne de l'argent serait aussi celui de l'immoralité, du matérialisme, celui de l'inégalité.

 

LE CAPITALISME OPPRESSEUR ?

Inégalité : voilà la tare inexpiable du système.
L'économie de marché est faite pour les forts, pour ceux qui réussissent, par tous les moyens. Le capitalisme, c'est la loi de la jungle. La liberté, c'est celle du renard libre dans le poulailler libre.
Le capitalisme diviserait la société en deux classes : d'une part les exploiteurs, d'autre part les exploités.
Cela serait visible au niveau des individus, mais aussi des catégories sociales, et même des nations. Les riches s'enrichissent au détriment des pauvres qui s'appauvrissent.
Voilà quelques-unes des fortes pensées qui ont été répandues, avec beaucoup de succès d'ailleurs, au sujet du capitalisme : le capitalisme qui aliène, le capitalisme qui exploite.

 
LES BASES DU CAPITALISME

En réalité cette présentation de l'économie de marché ignore complètement l'éthique du capitalisme.
Le capitalisme est né avant Manhattan, et New York est une caricature de la civilisation capitaliste. Les bases philosophiques et morales du capitalisme sont bien plus anciennes, bien plus profondes. Elles ont été accumulées en Europe durant des siècles, et elles se sont traduites dans la société européenne à partir du XIIème siècle.
Le capitalisme n'est donc pas un système économique contemporain, apparu avec l'automobile ou l'électronique. Le capitalisme est une conception de la vie en société, une vision de l'homme, et un ensemble institutionnel.

 

INITIATIVES PERSONNELLES

Le premier principe du capitalisme est la primauté reconnue aux initiatives personnelles. C'est l'antériorité de l'individu sur le collectif social. C'est un acte de confiance dans l'homme, dans ses capacités créatrices, dans son sens du progrès.
Ce qui se passe au niveau social n'est que la conséquence - involontaire - des actions menées par des individus à leur propre niveau, dans leur propre intérêt.
Il a fallu de longs siècles pour voir admettre cette autonomie du destin individuel, ce caractère unique et irremplaçable de chaque être humain.

 
LIBERTÉ ET PROPRIÉTÉ

Par nature, c'est à dire en fonction de l'ordre naturel dans lequel il s'inscrit, chaque être humain est libre. C'est cette liberté qui le distingue des autres êtres vivants.
Mais pour s'exprimer, cette liberté a besoin d'un espace, qui est défini par des droits individuels. Ces droits fondamentaux sont le droit à la vie, à la liberté et à la propriété.
BASTIAT a montré le lien indissoluble entre liberté et propriété. Etre libre c'est pouvoir affirmer son individualité au sein de la communauté, souvent au service de la communauté. Chacun a donc besoin d'une procédure sociale de reconnaissance de ses aptitudes personnelles : cette procédure est la propriété.
La propriété est ce qui permet à l'homme d'être fier de lui-même, d'acquérir sa pleine dignité dans la société.
Le capitalisme est donc ce système social qui reconnaît pleinement les droits de propriété individuels.

 

LES DROITS LÉGITIMÉS PAR LA CRÉATION

Le vrai sens de la propriété n'est donc pas tellement de fournir une base commode pour les relations sociales que de donner à chaque individu l'occasion de faire quelque chose au service des autres.
Dans le système capitaliste, celui qui crée, celui qui découvre de nouvelles opportunités de bien-être, a la propriété entière des fruits de sa création, de sa découverte. Celui qui trouve garde.
Le propriétaire ne "vole" personne, comme le pensait PROUDHON, puisqu'il met à jour des richesses qui, avant son intervention, n'existaient pas -ou n'avaient pas leur valeur présente. Le propriétaire ajoute aux richesses existantes, il est créateur, il est multiplicateur.
Réciproquement, comme le capitalisme reconnaît la possibilité au créateur de disposer des fruits de sa création, il est un extraordinaire stimulant de l'initiative et de la réussite.

 

LE MARCHÉ DÉCOUVERTE DES AUTRES

Mais cette oeuvre de création, reconnue par la propriété, ne se fait pas au hasard.  N'importe qui ne crée pas n'importe quoi, ni n'importe comment.
C'est le marché qui coordonne et oriente les initiatives personnelles.
Le marché est la rencontre des individualités et de leurs plans.
Le marché est la découverte des autres. C'est un processus d'information réciproque, qui permet de révéler le savoir diffus dans la société, qui permet à chacun de connaître les autres, et de se connaître soi-même. Il n'y a rien de plus extraverti que le marché ; on ne comprend pas comment on a pu le présenter comme le haut lieu de l'égoïsme et du calcul autonome, alors qu'il a pour vertu essentielle d'obliger chacun à tenir compte de tous.
Le marché signifie, avant tout, le respect des autres, de leur liberté, de leurs intérêts.

CONTRAT ET RESPONSABILITÉ

Révélateur de ce que peuvent et de ce que veulent nos partenaires, révélateur de ce que nous pouvons et nous voulons aux yeux de nos partenaires, le marché conduit à la conclusion logique de cette mutuelle découverte : le contrat . Par le contrat, le marché est "conclu".
 Qui dit contrat dit évidemment respect du contrat. Le marché met donc en cause la responsabilité des participants. Le sens de la parole donné, l'absence de mensonge et de tromperie, sont donc les seules bases durables d'une économie de marché.
Voilà pourquoi les coups défendus, les fausses informations, le viol des consentements, n'appartiennent pas à la logique du marché. Ils sont au contraire autant de tentatives et manoeuvres pour échapper à la justice du contrat.

 

LES EXIGENCES SOCIALES DE LA CONCURRENCE

On voit ainsi émerger le concept de concurrence, prolongement nécessaire du marché.
Car pour éliminer les pratiques déloyales dans les contrats, si l'on peut compter sur les sanctions privées et publiques infligées à ceux qui ne respectent pas leurs obligations contractuelles, on doit aussi et surtout miser sur la concurrence, c'est à dire la mise en concours de tous les participants potentiels au marché.
La concurrence signifie que la compétition est ouverte. A ce moment-là les tricheurs ou les moins bien placés pour satisfaire les partenaires vont être automatiquement éliminés.
A l'inverse, la concurrence garantit que chacun fournit le bien ou le service qui correspond le mieux à la communauté. La concurrence hiérarchise les plans individuels : il faut d'abord songer à ce que veulent les autres avant d'imposer ce que l'on voudrait soi-même. Si nous sommes tentés de travailler pour nous, dans notre seul intérêt égoïste, la concurrence vient rapidement corriger notre projet et nous oblige à l'intégrer - si cela n'était déjà fait - dans une perspective sociale.
Voilà pourquoi les adversaires du marché n'ont de cesse de détruire la concurrence ; et l'Etat Providence, par ses réglementations, ses subventions, ses protections, a été une arme très puissante à cet effet.

 

LE DEVOIR DE DÉPASSEMENT

Dans un marché concurrentiel, rien n'est confortable pour les individus. Ils sont sans cesse en butte aux changements, aux "fantaisies" des autres, et ils doivent s'y plier. Cela n'est guère commode.
Chacun est à son corps défendant impliqué dans une compétition qui lui coûte.
Mais ce qui peut être compris comme une contrainte insupportable n'est-il pas plutôt la source d'un enrichissement personnel considérable ?
Le marché est exploitation, en ce sens qu'il conduit chaque être humain à exploiter pleinement ses capacités, à aller au plus loin possible de son progrès personnel ; à l'image de l'athlète qui ne connaît ses limites et ne cesse de les reculer qu'en pratiquant la haute compétition.
Le secret du succès du capitalisme n'est pas dans un arrangement financier ou dans des techniques de "management", comme le croient certains. Il réside dans la possibilité donnée à chacun de suivre volontairement le chemin de son progrès personnel. Des hommes libres sont des hommes capables d'épanouissement.

 

LA RÉHABILITATION MORALE DU CAPITALISME

 

Toutes ces bases éthiques du capitalisme n'ont pas échappé à un grand nombre de grands esprits depuis le Moyen Age. Poursuivant la tradition des Scolastiques, fils spirituels de Thomas d'Aquin et d'Aristote, les philosophes écossais du XVIIIème siècle, et en particulier Adam SMITH, avaient conclu à la supériorité morale du marché.
Après deux siècles de discrédit injustifié, le capitalisme connaît aujourd'hui une réhabilitation morale aussi remarquable qu'inattendue du plus grand nombre : l'encyclique "Centesimus Annus" explique la supériorité du capitalisme (que l'on peut encore appeler économie de marché, ou économie de libertés) sur le plan et les systèmes administratifs non pas par des qualités opérationnelles, mais par les vertus morales qu'il exige : le marché conforme à la dignité de la personne humaine, conforme à l'ordre naturel, conforme au bien commun.
Ce n'est pas par hasard que certains se sont ingéniés à minimiser ou à déformer cette véritable révolution dans la doctrine sociale de l'Eglise Catholique. On mesurera facilement le chemin parcouru par le magistère de l'Eglise depuis "Rerum Novarum".

 
EFFICACE PARCE QUE JUSTE
 

On en arrive ainsi à une conclusion paradoxale, qui est à l'inverse de ce que l'on dit ordinairement sur les relations entre marché et justice sociale.
Ceux qui habituellement donnent un satisfecit moral à l'économie de marché le font au nom de l'efficacité. Parce qu'il est en mesure d'accélérer la croissance économique, le capitalisme est une plus grande chance de progrès social. Pour n'avoir pas su gérer l'économie, les planistes ont au contraire créé des injustices sociales nouvelles.
Voici maintenant un nouveau langage.
Si le capitalisme a de meilleurs résultats, ce n'est pas par hasard : c'est parce qu'il est foncièrement juste.
A la limite d'ailleurs, peu importent les résultats. Le plus important n'est-il pas de savoir que le capitalisme est juste ?
Il mérite donc d'être adopté, pratiqué et développé partout et en tous temps dans le monde entier non pas tellement qu'il soit source de bien-être, mais avant tout parce qu'il est le seul système conforme à la liberté et à la dignité des hommes.