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LA GUERRE DES CHANGES AURA-T-ELLE LIEU ? PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Jean Yves Naudet   
Mardi, 29 Janvier 2013 00:00

Nous voici peut-être à la veille d’une « guerre des changes ». Il y a été fait allusion à la suite de l’affaiblissement du yen japonais, venant après la sous-évaluation du yuan chinois, et au vu de la politique de la réserve Fédérale FED qui fait courir des risques au dollar.

Pourtant la « guerre », en principe, n’a pas sa place dans une l’économie de marché, fondée sur des échanges volontaires et réciproques de services. Mais c’est compter sans les interventions des Etats qui considèrent que la monnaie est leur affaire, et s’en servent pour perturber le libre marché au prétexte (fallacieux) de protéger l’économie nationale. Ce sont les Etats qui mènent la guerre des changes.

 

Des changes fixes illusoires

Peu avant la fin de la seconde guerre mondiale, les Alliés avaient mis au point, à Bretton-Woods, un système monétaire international, qui a survécu jusqu’au 15 août 1971. Ce jour-là, le Président Nixon a mis fin à la convertibilité du dollar en or, et c’en a été fini d’un système qui reposait avant tout sur la valeur du dollar. Les changes officiels étaient fixes : les Etats déclaraient une parité fixe de leur monnaie par rapport au dollar, lui-même convertible à taux fixe contre l’or (35 dollars l’once au départ). Les parités ne pouvaient varier au-delà d’une marge de fluctuation limitée (+ ou – 1%).

Mais les parités officielles ne faisaient pas disparaître un marché libre des devises, dont les prix respectifs étaient déterminés par l’offre et la demande, suivant les mouvements des échanges commerciaux, des crédits, des investissements ou des mouvements de capitaux réputés plus spéculatifs.

Dans ces conditions, le rôle de la Banque centrale était de « neutraliser » le marché libre des changes pour aligner la valeur de sa monnaie sur la parité officielle. La Banque centrale devait racheter sa monnaie quand elle était « attaquée » et se situait en-dessous de sa parité officielle, ou la vendre et approvisionner les opérateurs dans le cas contraire.

Bien entendu, tout cela s’est révélé parfaitement utopique. Quand une monnaie est durablement attaquée, dans un premier temps la Banque centrale la défend en vendant des devises, mais très vite ses réserves seront épuisées. Plutôt que de dilapider toutes ses réserves, la Banque Centrale va faire ce qui est strictement prohibé : elle va dévaluer, c’est à dire changer unilatéralement la parité officielle, et l’abaisser jusqu’à l’aligner sur le prix du marché libre. Une autre solution, il est vrai, consiste à fermer le marché des changes, ce qui paralyse tout échange extérieur ; la France en a fait la triste expérience.

 

Des changes flottants incertains

Le système de changes fixes a donc volé en éclats dans les années 70, et il a été remplacé le 1er avril 1978 par un nouveau système, dans lequel chaque pays est libre de son système de changes. Apparemment, cela revient à généraliser les « changes flottants », qui varient à chaque instant selon l’offre et la demande. Il n’y a plus de parité officielle, plus besoin d’intervenir sur le marché des changes. Quant aux opérateurs sur les marchés internationaux, ils peuvent se protéger contre l’incertitude des changes grâce à des opérations de couvertures sur les marchés à terme de devises.

A priori, le système de changes flottants est infiniment supérieur à celui des changes fixes, la monnaie est échangée à sa vraie valeur, le taux de change est un vrai prix.

Hélas, depuis 1978, nous ne sommes pas vraiment en changes flottants « purs », mais dans un système mixte et impur.

Système mixte : certains pays vont lier leurs monnaies entre elles avec des parités fixes ou évoluant à l’intérieur d’une zone de fluctuation très réduite : cela a été le cas de petits pays opérant dans la « zone dollar » ou dans la « zone franc », mais aussi un tel système a été choisi par les Européens avec le système monétaire européen dès 1979, le « serpent » monétaire, puis l’écu…jusqu’à la création de l’euro, mise en place en 1999. 

Système impur : les Etats ont perverti le système en prenant la mauvaise habitude de continuer à intervenir sur le marché des changes. Parfois, ils se fixent (sans les annoncer) des limites à ne pas dépasser (par exemple la limite de 1,50 dollar pour un euro), ce qui est pire que des changes fixes, puisque cela ouvre la porte à toutes les conjectures sur le bon vouloir du prince. Enfin et surtout les grandes monnaies se livrent à une « guerre des changes », faisant artificiellement baisser leur monnaie, dans l’espoir de freiner les importations, et d’avantager leurs exportations : on parle de « dévaluations compétitives ».

 

Manipulations du Dollar, du Yen, du Yuan

Dans le cas du dollar, c’était une volonté des dirigeants américains pour essayer de redresser leur balance des paiements, et cela a été accentué par la manipulation des taux d’intérêt par la FED, les taux artificiellement faibles aux USA (près de 0%) favorisant une baisse tout aussi artificielle du dollar. Dans le cas actuel du Japon, l’affaiblissement du yen est délibéré et organisé, favorisé par une politique monétaire laxiste, avec un objectif d’accroissement de l’inflation, dans le cadre plus global d’une relance keynésienne (avec la relance des dépenses publiques). Le nouveau premier ministre pousse la Banque du Japon à avoir une politique monétaire plus laxiste, source d’affaiblissement du yen, mais aussi d’un potentiel plus élevé d’inflation.

Le cas de la Chine est plus spécifique : le yuan n’est pas véritablement une monnaie convertible : on ne peut librement détenir ou échanger du yuan. Ce sont donc les autorités chinoises qui fixent la valeur du yuan, de manière encore plus arbitraire que les autres pays. Or l’excédent spectaculaire du commerce extérieur chinois, leur quantité impressionnante de réserves de changes, leur dynamisme économique, devraient, si le yuan était convertible, entraîner la hausse de sa valeur par rapport aux autres monnaies. Les Chinois s’y refusent car ils craignent de perdre des clients qui seraient obligés de payer avec un yuan fort. Les imprécations lancées de G20 en G20 sont restées vaines ; la Chine a réévalué la valeur du Yuan de manière infinitésimale, sa monnaie a une valeur de plus en plus éloignée de ce qu’elle devrait être.

 

Euro fort ? Euro faible ?

Au sein de la zone euro, on a paru hésiter entre la rigueur allemande, voulant éviter le laxisme monétaire et l’inflation et ne s’inquiétant pas d’un « euro fort » et le laxisme d’autres pays, France en tête, réclamant à grand cris la relance monétaire, mais aussi l’affaiblissement de l’euro, toujours les « dévaluations compétitives ». Depuis des mois, l’action de « super Mario » va, hélas, dans le sens du laxisme monétaire et donc de l’affaiblissement de l’euro.

Du côté de la Livre sterling, pas de complexe pour la Banque d’Angleterre : elle a volontairement dévalué sa monnaie de 25 % pour éponger une partie de sa dette publique détenue par les étrangers. Ce bel exemple de moralité justifie la position de la France et de tous ceux qui estiment qu’on peut noyer la dette publique dans une inondation monétaire.

Toutes ces manipulations sont évidemment dommageables pour l’économie, parce qu’elles sont contraires non seulement à la morale (on ne cesse de voler les créanciers, et on subventionne l’économie nationale) mais aussi à la compétitivité : quand le corps économique est stimulé par un dopage permanent, il finit par se scléroser et se détruire. 

Les pays qui ont un commerce extérieur solide, comme l’Allemagne, ne l’ont pas obtenu par l’affaiblissement monétaire (il y a eu le mark fort puis l’euro fort) mais par la compétitivité effective.

La guerre des monnaies est en fait une menace pour la mondialisation, et d’ailleurs beaucoup de pays émergents (Brésil en tête) s’en plaignent. Comme toute guerre, elle n’a pour origine que les interventions hasardeuses et néfastes des Etats. Elle développe les sentiments souverainistes, puis protectionnistes, puis xénophobes. Dans les années 1930, les dérèglements monétaires et la fermeture des frontières ont débouché sur la Seconde Guerre Mondiale : la drôle de guerre s’est terminée en apocalypse.

 
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